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Livre : Val de Grâce, de Colombe Schneck

Vendredi 24 octobre 2008

Après la mort de sa mère des suites d’une tumeur fulgurante au cerveau, une jeune femme doit quitter l’appartement où elle a grandi et où elle a été aimée, heureuse et insouciante. Une nostalgie touchante de petite fille gâtée.

Adulte et proche de la quarantaine, la narratrice réalise que c’est à 36 ans que son « corps s’est bloqué ». Un an après le décès de sa mère d’une maladie qui l’a amoindrie très rapidement, l’appartement de son enfance a été vendu. Et c’est comme si son enfance de petite fille très gâtée avait été engloutie. La bulle familiale se trouvait près de la chapelle du Val de Grâce, au centre de Paris, dans le 13 e arrondissement. Issue d’une famille juive décimée pendant la guerre, l’héroïne, qui est aussi l’auteure a été très entourée par sa famille. Il fallait absolument être heureux et les moyens d’être satisfait (argent, contingences, ordre…) ne comptaient pas. Et rien n’était refusé à la petite fille : ni gâteaux, ni bonbons, ni voyages, son père l’ayant emmenée en Ecosse sur un coup de tête juste pour vérifier l’existence du monstre du Loch Ness. Et puis l’appartement vit de sa belle vie, abrite les amours des voisins illustres et des amies chères. Le mobilier s’empile, de bric et de broc, et vieillit, passe de mode, dans un joyeux mélange des formes et des matières. Face à ces lustres de bonheur, le nouvel appartement cossu du boulevard Raspail que la jeune femme partage avec son mari et sa propre famille fait bien pâle figure. Heureusement qu’il y a encore des petites filles gâtées et qu’elles écrivent !

Avec infiniment de pudeur et d’émotion à la fois, dans un style direct et simple, la journaliste de i>medias sur i-télé et de « J’ai mes sources » sur France Inter redonne vie à son enfance perdue, en évoquant les pièces de l’appartement du Val de Grâce. Se sentant un peu coupable d’avoir été autant aimée, elle avoue avoir fait des provisions de bonheur pour toute sa vie. Comme si la perte n’était rien, tant les bienfaits empilés à l’âge tendre forment une carapace épaisse. Un beau roman parisien.

Colombe Schneck, Val de Grâce, Stock, 14,50 euros.

« Nous ne pouvions qu’être heureux et il fallait en profiter. Nous étions en vie, des miraculés qui n’avaient pas eu à passer par la case souffrance. Nos parents et grands-parents avaient été torturés pour nous. Nous avions toutes les chances » p. 95

Rentrée littéraire : Tendre est le cul

Vendredi 1 août 2008

Premier roman de Pierre Bisiou, « Enculée » a fait parler de lui bien avant sa sortie. A la fois cru et tendre, ce morceau choisi de pornographie a le sexe gai. Surtout la sodomie. Sortie le 20 août.

Il y a lui, qui raconte. Il y a elle qu’il décrit. Ils sont ensemble depuis quelques temps déjà et s’offrent une nuit de sexe. Unité de lieu, unité de temps et unité d’action. Le théâtre de la volupté. Mais sans tragédie, puisqu’ils aiment cela tout les deux. 156 pages, deux amants, une nuit de sexe, et même pas de positions acrobatiques puisqu’ils sont trop humains, voici une belle gageure littéraire. Que Pierre Bisiou soutient avec élégance et réalisme. De la baignoire au lit en passant par le ravitaillement à la cuisine, nous sommes dans l’intime longuement décrit. Mais avec légèreté : l’écriture, comme le sexe est une fête.

Pas de grise mine sordide à la « Film de sexe », pas de partouze polaire à la « Catherine M » et pas d’épopée pornographique à la Sade; deux êtres qui se désirent, simplement. Et, dans un ruissellement de tendresse matérialisée, leur corps à corps avec les sous-titres. Balançant entre la description du « charmant spectacle » qui s’offre à sa vue (son corps à elle, offert entièrement et par morceaux), les références qui lui passent par la tête, et leur dialogue minimaliste, le narrateur dit tout, crûment. Les gestes, les positions, même quand il faut en changer pour plus de confort, les mots grossiers et fleuris, leur passion partagée pour la sodomie, les flux et reflux capricieux du désir. Et ses limites : pas plus de 3 longues sessions dans le mois pour que les membres se reposent. C’est ce qui s’appelle bien baiser. L’écriture suit le rythme syncopé des emboîtements, des approches, des mises en scène et de l’acmé : quand il l’encule.

Pierre Bisiou dit tout sur le désir, mais garde un pudeur mutine sur le plaisir. Surtout le sien à elle, peut-être parce que, finalement, le narrateur qui la connaît sous toutes les coutures ne peut pas vraiment savoir ce qu’est l’orgasme de la femme. Ou peut-être parce qu’il n’y a rien à en dire.

« Enculée » n’est plus une injure, mais une invitation.

Pierre Bisious, « Enculée », Stock, 15,50 euros.

« ‘Tu me suces?’
Tu pivotes lentement.
‘Viens comme ça.’
Je te guide dans un impeccable soixante-neuf, ta bouche échouant sur l’avalage de ma queue et moi plongeant à pleine face contre ton con. Encore une vision éclatante pour mes yeux. Ce qu’il est fascinant, ton sexe de jeune-fille. Tu vas vraiment pisser avec ça plusieurs fois par jour? Je peux à peine y croire. Pour moi, c’est un appareil, une civilisation, l’entrée d’un monde. Ou un autel? Plutôt ça, oui. Un autel pour un entraperçu de la liberté. Sur le dos, langue dressée, je rends grâce » p. 43

Rentrée littéraire : Le vieux rocker blonde

Mercredi 23 juillet 2008

Après avoir décrit la vie d’une Bovary bretonne contemporaine dans « Madeleine », Amanda Sthers choisit la vie déjantée du guitariste des Stones, Keith Richards comme sujet littéraire de son nouveau livre. Licence poétique oblige, Keith embrase la tête de la jeune auteure blonde, jusqu’à ce que leurs trajectoires biographiques s’étreignent. « Ma vie de Keith Richards » (Stock), n’est pas un conte de fées. Sortie le 20 août.

Des épisodes de la vie de Keith Richards s’entremêlent avec le divorce douloureux de l’auteure. Composé comme une fugue qui se terminerait avec une belle boucle blonde, le texte superpose le Kent pluvieux et Paris la grise, l’ambiance électrique des backstages et les dialogues avec les enfants, les lettres de fans, les interview défoncées, les rapports de police et les rêverie d’une jeune fille devenue mère. Keith et Andréa racontent à la première personne, jusqu’à se confondre dans le flot musicale de ces mots. Le rythme a la violence lancinante d’une guitare qu’on gratte. La drogue et la douleur se rejoignent dans un tonnerre de ressenti brut qui arrime la lecture à l’honnêteté. Keith Richards, c’est l’enfance d’Andrea Stein, c’est l’innocence de celui qui sait qu’il a un vrai talent et qui s’y noie.

Qui veut faire l’ange est bien bête, qui a les moyens de devenir Dieu sur scène connaît la descente aux enfers. Ravie, Andrea Stein prend ce train souterrain et entre dans la peau de Keith Richards pour surmonter sa rupture. A grand renfort de métamorphoses et d’ironie, elle se retrouve. La musique accompagne ces mailles du filet, toujours percé, laissant toujours le double corps de Keith/Andréa à découvert. De l’autre côté, les proches, les moins proches, la société observe et commente. Les ruptures comme les overdoses sortent nécessairement de l’intime. Il y a toujours plus d’un corps concerné, surtout quand il y a des enfants. Renouant avec son premier texte publié « Ma place sur la photo », Amanda Sthers retrouve par Keith Richards la voie de l’autofiction. Elle brouille les pistes et paradoxalement, dans une suffocation tonitruante de mots, elle parvient par cette voie détournée du baiser du rocker à se livrer avec encore plus de sincérité.

Amanda Sthers, “Keith me”, Stock, 14,50 euros.

Moi j’ai tout bien expliqué à mes enfants, comme dans les livres […] Alors que j’aurais du leur dire notre échec lamentable. Maman ne fait plus bander papa, les enfants, et tout part de là, vous savez ? Tout. Maman a cru que c’était utile d’être admirée et un peu plus intelligente que les autres filles aux yeux bleus. Nada. Il fallait leur dire ça pour qu’ils gagnent du temps. Que les princes tôt ou tard se barrent sur leurs chevaux blancs dans des contrées lointaines. Que les promesses sont tachées dès qu’elles sont formulées. Si on promet, c’est qu’on choisit. Et finalement, on veut toujours le parfum dans le cornet du copain. Tu es sûr ? Bien sûr ? C’est moi que tu aimes ? Mais oui. Pourquoi tu poses cette question ? Parce qu’il a pas mal d’options dans le reste de l’humanité. C’est toi que je veux. J’aurais du leur dire qu’un jour on se hait. Et que, ça encore, ça ressemble à une histoire. J’aurais du leur dire qu’un jour, on se méprise, on s’indiffère” p. 27