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Livre : Val de Grâce, de Colombe Schneck

Vendredi 24 octobre 2008

Après la mort de sa mère des suites d’une tumeur fulgurante au cerveau, une jeune femme doit quitter l’appartement où elle a grandi et où elle a été aimée, heureuse et insouciante. Une nostalgie touchante de petite fille gâtée.

Adulte et proche de la quarantaine, la narratrice réalise que c’est à 36 ans que son « corps s’est bloqué ». Un an après le décès de sa mère d’une maladie qui l’a amoindrie très rapidement, l’appartement de son enfance a été vendu. Et c’est comme si son enfance de petite fille très gâtée avait été engloutie. La bulle familiale se trouvait près de la chapelle du Val de Grâce, au centre de Paris, dans le 13 e arrondissement. Issue d’une famille juive décimée pendant la guerre, l’héroïne, qui est aussi l’auteure a été très entourée par sa famille. Il fallait absolument être heureux et les moyens d’être satisfait (argent, contingences, ordre…) ne comptaient pas. Et rien n’était refusé à la petite fille : ni gâteaux, ni bonbons, ni voyages, son père l’ayant emmenée en Ecosse sur un coup de tête juste pour vérifier l’existence du monstre du Loch Ness. Et puis l’appartement vit de sa belle vie, abrite les amours des voisins illustres et des amies chères. Le mobilier s’empile, de bric et de broc, et vieillit, passe de mode, dans un joyeux mélange des formes et des matières. Face à ces lustres de bonheur, le nouvel appartement cossu du boulevard Raspail que la jeune femme partage avec son mari et sa propre famille fait bien pâle figure. Heureusement qu’il y a encore des petites filles gâtées et qu’elles écrivent !

Avec infiniment de pudeur et d’émotion à la fois, dans un style direct et simple, la journaliste de i>medias sur i-télé et de « J’ai mes sources » sur France Inter redonne vie à son enfance perdue, en évoquant les pièces de l’appartement du Val de Grâce. Se sentant un peu coupable d’avoir été autant aimée, elle avoue avoir fait des provisions de bonheur pour toute sa vie. Comme si la perte n’était rien, tant les bienfaits empilés à l’âge tendre forment une carapace épaisse. Un beau roman parisien.

Colombe Schneck, Val de Grâce, Stock, 14,50 euros.

« Nous ne pouvions qu’être heureux et il fallait en profiter. Nous étions en vie, des miraculés qui n’avaient pas eu à passer par la case souffrance. Nos parents et grands-parents avaient été torturés pour nous. Nous avions toutes les chances » p. 95

Rentrée littéraire : Jean-Paul Dubois, les accommodements raisonnables

Vendredi 26 septembre 2008

L’auteur d’ Une vie française revient avec ses tondeuses à gazons, sa femme Anna, ses anti-héros dépressifs et ses allers-retours dans la piscine. L’Amérique aussi est convoquée, le personnage principal, Paul Stern, s’envole à Hollywood pour réécrire le scenario d’un film français bidon et en faire “un film américain à suspens comme les autres”. Un livre loufoque pour traiter des “accommodements raisonnables” que nous passons sans-cesse.

 

« Quelqu’un veut des cendres ? Alexandre posa cette question sur le ton désinvolte que l’on emploie pour offrir à des convives une seconde part de gâteau. Et il se trouva trois Stern, dont j’ignorais jusqu’à l’existence, pour réclamer quelques grammes de cet héritage encore tiède » (p 19). Tout commence par un enterrement, celui de Charles, frère d’Alexandre lui-même père de Paul. Charles était un homme très fortuné et inactif, étant posé que la « surveillance de placements spéculatif » ne constitue en rien une « activité harassante ». Divorcé et sans enfant, il se baladait toujours avec Johnny, une femme qui lui faisait office de secrétaire, de conseillère boursière, voire de compagne. Alexandre ne ressemblait en rien à son aîné : marié, bon catholique fidèle à sa femme, des enfants et une entreprise de tondeuse à gazon…. L’incessante rivalité entre les deux hommes, leur haine même, ne fut mise à mal que par le décès du premier. Dès lors, comme si la crémation, d’ailleurs épique, du cercueil avait ouvert une digue, l’existence du benjamin, devenu par le décès heureux héritier d’une immense fortune, bascula : sa vie devint cadencée, ses relations huppées, lui-même athée…

Ces rapides changements déconcertèrent son fils, Paul, lui-même cinquantenaire, déjà en prise avec la dépression de sa femme, Anna. Aussi, quand lui est proposé de jouer les French Script Doctor pendant quelques mois à Hollywood, Paul hésite : peut-il décemment abandonner sa femme bourrée de neuroleptiques et ses trois enfants aux mains d’un père devenu complètement zinzin ? « Pourquoi resterais-tu ? Pour ressembler à un père octogénaire qui s’habille en jockey ? Pour veiller sur une femme qui dort ? » (p 49) Anna a touché juste, Paul s’envole pour Hollywood et investit son nouveau bureau de la Paramount. Là, loin du train-train toulousain, il tente «d’assurer une présence française » dans un navet qui doit être adapté pour les Américains. Le travail est léger, aussi l’expatrié a le temps d’explorer les mœurs hollywoodiens, d’écouter la philosophie des producteurs de pornos et de regarder aux informations les scénaristes grévistes. Loin du Seroplex et des froids psychanalystes de son épouse, il rencontre une merveilleuse créature, Selma, grande cultivatrice de champignons magiques. Paul va alors « s’accommoder de son exil », de ce pays où les femmes ne ferment « pas les portes avant d’aller pisser », où ce sont les « vieux qui surveillent les voitures » et où des organismes biologiques suspects « poussent dans les cuisines ».

Jean-Paul Dubois ne semblent pas chercher, en premier lieu, à tisser un portrait de l’Amérique en creux. La Californie est d’abord un terrain initiatique, un lit psychanalytique dans lequel notre anti-héros va tenter de passer la crise de la cinquantaine, ou plutôt de « s’accommoder » avec cet âge et avec lui-même, comme son père s’accommoda rapidement de sa nouvelle fortune et de la femme de son frère. Ce sont ces arrangements qui occupent l’écrivain, ces compromis parfois loufoques que l’on passe sans cesse avec ses devoirs, ses principes, pour, raisonnablement, vivre au quotidien. Stratégies de survie ou lâcheté ? On ne saurait raisonnablement le dire…

Les accommodements raisonnables, Jean-Paul Dubois, Ed. De l’Olivier, août 2008, 260 p.

accommodements

 

Tristan Garcia, la meilleure part de la rentrée littéraire

Jeudi 18 septembre 2008

Dans son premier roman, La meilleure part des hommes, Tristan Garcia raconte l’histoire de quatre personnages dont les vies s’entremêlent des les années 80 -  «  les années sida » - à aujourd’hui. Manquant de finesse, ce “conte morale” est d’autant plus décevant qu’il a été largement évoqué au cours de cette rentrée littéraire…

 

C’est l’histoire de quatre amis. Disons plutôt deux amis, deux anciens élèves de Normale Sup’, Dominique Rossi et Jean-Michel Leibowitz, et de leurs partenaires. Dominique, dit Doumé, a ramassé William Miller dans les rues de Paris, tandis que Jean-Michel, dit Leibo, a pris pour maîtresse une de ses anciennes étudiantes, Elisabeth, ou Liz. Cette dernière, la narratrice, va retracer leurs « aventures » des années 1980 à la veille de la dernière élection présidentielle française.

Doum et Willie étant deux émissaires actifs de la nuit au sein de la communauté gay parisienne, ils sont directement affectés par l’apparition du Sida. Brillant tribun pour avoir été militant gauchiste, Doum va alors lutter pour la reconnaissance de cette maladie comme « problème public », créer l’association Stand et promouvoir le port du préservatif. Willie s’insurge : en se compromettant avec les autorités pour permettre de faire avancer la recherche sur le VIH, Doum fait perdre à la communauté son côté transgressif. Il juge le discours visant à promouvoir la capote « paternaliste » et, de fil en aiguille, prône le barebacking (ou chevauchée à cru). Entre les deux anciens amoureux commence une lutte à mort, qu’Élisabeth retrace tout en avouant son faible pour Willie. En tant que maîtresse d’un grand intellectuel marié, la narratrice est officiellement célibataire. Aussi ce grand adolescent de Willie est un peu comme son enfant. Qu’il raconte n’importe quoi en préfixant tous ces mots d’un « super », qu’il s’évertue à détruire sur la place publique celui qui fût son mentor et qu’il contamine à tour de bras ne semble pas la déranger plus que cela parce qu’après tout, «il y a des êtres humains dont toute la valeur, toute la vie, est à l’intérieur, et il n’y a bien sûr aucun autre moyen de le vérifier, de le mesurer, de savoir s’ils sont potentiellement extraordinaires ou médiocres, que de vivre en leur compagnie ». (p 135)

« Ce n’est pas une autofiction. C’est l’histoire, que je n’ai pas vécue, d’une communauté et d’une génération déchirée par le Sida, dans des quartiers que je n’ai jamais habités » lit-on sur la quatrième de couverture. Dans le roman, la narratrice évoque le premier livre de William : Megalomaniac Panic Demence H., un ouvrage qui « allait bien là-dedans », comprendre : “dans l’autofiction”, style qu’elle présente de la sorte : « tant que je parle, j’ai raison, je peux mentir ou j’ai rien à dire, j’ai raison -j’ai la parole et ça s’appelle un livre. » (p 135) Fatigué des histoires de « moi », Tristan Garcia (car c’est bien lui qui parle) décide donc d’écrire un roman ancré dans une réalité historique : les années sida. D’aucuns y ont vu une hétérofiction, un roman à clef dans lequel Jean-Michel Leibowitz, intellectuel juif de droite aux tendances conservatrices, serait Alain Finkielkraut (l’intéressé s’est d’ailleurs énervé) ; Dominique Rossi serait plus ou moins emprunté à Didier Lestrade, co-fondateur d’Act Up tandis que Willie aurait certains côtés de l’écrivain-agitateur Guillaume Dustan, de son vrai nom William Baranès. Soit. Le plus gênant est en fait la prétention avec laquelle Tristan Garcia présente son roman. Le livre est fortement documenté -l’auteur s’est targué de n’avoir pas fait de recherches, c’était pourtant tout à son honneur-, les propos sur les débats au sein de la communauté gay dignes d’intérêts, les personnages tels qu’ils sont plantés moins…. Willie ne semble être qu’un fou citant Spinoza à tout bout de champ : « Parce’que l’amour, tu vois, c’est vaincu par la mort, en fait, parce que tu veux pas que ce que tu aimes meure, bien sûr, alors ce que tu détestes, non tu veux que ça meure, et à la limite, la mort c’est pas suffisant, parce que ça a été, tu vois, en quelque sorte ça a quand même existé. C’est mieux que la mort, l’amour c’est moins bien. » Certes, dans la réalité comme dans les romans, tous les propos ne sont pas toujours très cohérents, certes Willie n’est pas issu d’un milieu social très élevé ( c’est peut-être justement pour ça que l’on reste de marbre, peut-être eut-il mieux fallut garder complètement le personnage de Guillaume Dustan…), mais il n’empêche qu’il est difficile de croire à l’affection sans bornes -ou presque- que lui porte Elisabeth, narratrice effacée que, sans son nom, l’on aurait prise pour un homme…

L’issue de ce « conte moral » est certainement elle aussi à prendre au second degré (au 3e ou au 4e, car comme dit Willie, qui parfois, arrive à nous faire sourire : « tu crois quoi ? Qu’il n’y en a que deux de degrés…. Y en a, pfff, je veux dire…. »), mais elle est trop lourdement, et trop longuement développée. Comme si, à force de trop vouloir se démarquer de l’autofiction, l’auteur aurait oublié qu’en littérature le fond est porté par la forme. Qu’il ne s’inquiète pas, cette critique ne remet pas en cause son “moi” profond, sûrement très bon…

La meilleure part des hommes, Tristan garcia, ed Gallimard, 2008, 305 p, 18, 50 euros.

Rentrée littéraire : La peste de Machiavel

Mardi 2 septembre 2008

1527. Un florentin fuit la peste. Cet homme, c’est Machiavel. Machiavel, l’érudit, le conseiller des Princes, le politicien… Survivra-t-il à la maladie, aux rats à cette atmosphère d’apocalypse ? Un roman comme un point d’interrogation.

 Christophe Bataille s’est donné une mission : « délivrer Machiavel de son nom », lui ôter son manteau d’intellectuel influent, lui retirer l’espace d’un roman l’adjectif « machiavélique » qu’il traîne -malgré lui- depuis des siècles. L’Italien a vécu la peste, l’atteste sa “Description de la Peste de Florence de 1527″. De cette période de sa vie, on en sait pourtant bien peu. Aussi, à la suite de l’historien Michelet, le romancier tente donc d’imaginer ce qu’a pu être, ce qu’a pu vivre Machiavel pendant la peste…

L’homme incarne à merveille la Renaissance : il a fait ses humanités, voyagé, pensé, écrit, lu les scientifiques et conseillé les grands de son temps… Mieux encore, dans son Prince, il contribue à délier la Politique de la Religion. Pour Machiavel, le Roi n’est pas le lieutenant de Dieu sur Terre, et si le Prince doit se montrer croyant, c’est uniquement pour se faire mieux aimer de ses sujets… Prendre la tête d’un Etat et le garder n’est pas affaire de bénitiers, mais de raison humaine, de stratégie. Si choquant fut-il pour le clergé, (l’Eglise ne s’y est pas trompé qui a mis Le Prince à l’Index) le discours de Machiavel s’inscrit bien dans son époque, celle qui met la Raison –et avec elle l’Homme- au centre du monde…

Entre l’homme qui murmure à l’oreille de Laurent de Médicis et celui qui tente de survivre pendant la peste, quel rapport ? Quelles pensées chez Machiavel lorsque les rats courent les rues, lorsque, devant ses yeux, « il y a les enfants d’autrefois qui marchent, le placenta séché autour du cou », « le sang des oiseaux qui mousse sur ton ventre glabre », les corps déchiquetés et les charniers ? En somme lorsque la Renaissance se teinte de couleurs moyenâgeuses ? Chez lui aussi la peur a chassé la pensée, et, de cadavres en cadavres, l’homme se met à divaguer, invoque les poètes et se prend à aimer.

A l’image du cerveau du penseur en pleine épidémie, la « plume [de Christophe Bataille] est éparse », « trop  » éparse aurait-on voulu ajouter : avec une idée stimulante, Christophe Bataille a tissé un roman quelque peu prétentieux. « Les livres sont des déjections » écrit-il en intellectuel dégouté de son époque trop chargée en papier rapidement griffonné. S’inscrit-il dans le lot ?

Le rêve de Machiavel, Christophe Bataille, Grasset, 15, 90 euros, 217 p.

 


Michel Field / Christophe Bataille : Le rêve de Machiavel
envoyé par hachette-livre

 

 

Les lauriers de la forêt des livres

Lundi 1 septembre 2008

Charles Aznavour, Jacques Attali et PPDA sont les lauréats de la 13e édition de la Forêt des Livres qui s’est tenue à Chanceaux-près-Loches (Indre-et-Loire) ce week-end. Le festival qui a réuni 150 auteurs est considéré comme le premier rendez-vous littéraire de la rentrée ; près de 60 000 personnes s’y sont déplacées.

 

Charles Aznavour a reçu le prix de la meilleur nouvelle pour son recueil « Mon père ce géant » (ed. Raoul Breton), Jacques Attali celui de la meilleure biographie contemporaine pour « Gandhi ou l’exil des humiliés » (ed. Fayard) et Patrick Poivre d’Arvor le prix évasion pour son roman « Petit prince du désert » (ed. Albin Michel)…

Prix d’histoire : l’historienne Hélène Carrère d’Encausse, pour « Alexandre II » (Fayard)

 Prix du traité de philosophie : le chanteur Francis Lalanne pour « Mère patrie, planète mère » (Pascal Petiot).

 Prix du roman : Nathalie Rheims pour “Le chemin des sortilèges” (Léo Scheer)

Prix du premier roman : Aude Walker pour “Saloon” (Denoël).

A lire : La critique du “Petit prince du désert” de Patrick Poivre d’Arvor (article du 16 juin 2008)

Rentrée littéraire : Dans la peau de ma femme…

Jeudi 28 août 2008
28 août 2008
17:00

Et si vous vous retrouviez dans le corps de votre femme, celle avec qui justement vous envisagiez la séparation ? Et si, à la place de votre barbe touffue, de votre ventre un peu mou et de vos jambes raides, vous vous retrouviez avec de longs cheveux blonds, un corps souple et de petits seins ? Un roman tendre et hilarant, édité au Diable Vauvert.

 

 Ce week-end, ils avaient décidés, lui et sa femme, de se séparer. Sauf que voilà, lundi matin, il se découvre de longs cheveux, un corps souple et mince, de petits seins… tandis qu’elle a hérité de sa triste carcasse et de sa longue barbe… Seuls lui restent son cerveau d’homme, ses envies de bière et de cigarettes, sa fatigue d’écrivain en manque d’inspiration et son imagination galopante…

Hors de question pour sa femme d’aller au travail avec sa nouvelle enveloppe d’homme… Alors c’est lui, le claustro du métro, lui qui porte son premier soutien-gorge et qui en pince pour l’assistante de sa femme qui devra jouer les agents littéraires… Au passage, il découvrira le pouvoir de toucher ses pieds en gardant les jambes tendues, les regards masculins et d’autres grands « secrets » féminins ; il observera ses bras poilus se servir de tofu et de thé vert, faire pompes et abdos.

Jusque là, on se rappelle les « Dans la peau de ma mère », et autres histoires à dormir debout avalées jeunes lecteurs. On y ajoutera l’humour du narrateur-mari, la finesse des portraits psychologiques et les questions qu’ils soulèvent : et si les couples au bord de la rupture changeaient de point de vue ? Si l’on devait supporter les migraines de sa compagne, ses collègues et surtout son mari ? Et si, pour une fois, l’on se regardait « en face » et l’on essayait de supporter de l’extérieur ses propres ronflements, sa toux grasse et son visage mou ?

Et si l’on songeait à tout ça en hurlant de rire ?

“Tu lui demandes si tu peux te passer de sous-vêtements.

Elle te répond que oui.

Ajoute que ce n’est pas avec ses seins que tu vas tomber en avant.

Tu la regardes agacé.

Presque vexé.

Tu défendais toujours ses seins lorsqu’elle les critiquait.”

Mari et femme, Regis de Sá Moreira, Ed. Diable Vauvert, Septembre 2008, 181 p, 15 euros…

 

 

Rentrée littéraire : Nick le magnifique

Vendredi 15 août 2008

A la mort de sa tante, une femme française plus si jeune hérite d’une très belle villa à Marthja’s Vineyard. L’occasion de se remémorer son arrivée sur la côte est à 20 ans… Sortie le 31 août.

 

 

 



Lorsque Lise hérite de la villa et de son bateau, elle se retrouve plongée dans l’univers de son adolescence. Une sorte de roman américain dont l’élégance et le luxe est celle du Gastby de Fitzgerald et dont structure narrative est calquée exactement sur « Portrait de femme » de Henry James. Professeur de littérature à la retraite, elle a quitté Berkley pour faire une dernière interprétation littéraire : celle des papiers laissés pour elle par son cousin Nick sous le titre de « Déjà vu ».

Imitant la structure littéraire parfaite du roman de Henry James et progressant en enquête suivant les cartes manquantes d’un jeu de tarot, « L’excuse » dresse un beau portrait de femme de lettres vieillissante et expatriée dans le nouveau monde. A travers ses souvenirs, on découvre aussi l’entourage doré de son cousin, beau, riche, intelligent et condamné à mourir jeune. L’écriture limpide de Julie Wolkenstein laisse aprcevoir la fragilité du temps qui passe, celui que l’on s’accorde pour réfléchir ; tout aussi bien que la tourmente spontanée des choix de la jeunesse. Et l’auteure dresse réflexion profonde sur le choc des cultures, d’un continent à l’autre.

Julie Wolkenstein, “L’excuse”, P.O.L., 20 euros.

« Tout comme avant. L’intimité, la même, entre nous, la confiance absolue, la certitude qu’il me connaissait, m’acceptait, parce que mes gesticulations, mes cris faisaient partie de moi et qu’il y avait belle lurette qu’il avait décidé de m’aimer comme j’étais. Et réciproquement. Intuitions, réparties, jeux, se faire attendre, longtemps, le plus longtemps possible, jusqu’à ce que l’autre supplie. Comme avant dans nos discussions : stop j’abandonne, dis-moi où tu veux en venir, tu as gagné » p. 225

Rentrée littéraire : Tendre est le cul

Vendredi 1 août 2008

Premier roman de Pierre Bisiou, « Enculée » a fait parler de lui bien avant sa sortie. A la fois cru et tendre, ce morceau choisi de pornographie a le sexe gai. Surtout la sodomie. Sortie le 20 août.

Il y a lui, qui raconte. Il y a elle qu’il décrit. Ils sont ensemble depuis quelques temps déjà et s’offrent une nuit de sexe. Unité de lieu, unité de temps et unité d’action. Le théâtre de la volupté. Mais sans tragédie, puisqu’ils aiment cela tout les deux. 156 pages, deux amants, une nuit de sexe, et même pas de positions acrobatiques puisqu’ils sont trop humains, voici une belle gageure littéraire. Que Pierre Bisiou soutient avec élégance et réalisme. De la baignoire au lit en passant par le ravitaillement à la cuisine, nous sommes dans l’intime longuement décrit. Mais avec légèreté : l’écriture, comme le sexe est une fête.

Pas de grise mine sordide à la « Film de sexe », pas de partouze polaire à la « Catherine M » et pas d’épopée pornographique à la Sade; deux êtres qui se désirent, simplement. Et, dans un ruissellement de tendresse matérialisée, leur corps à corps avec les sous-titres. Balançant entre la description du « charmant spectacle » qui s’offre à sa vue (son corps à elle, offert entièrement et par morceaux), les références qui lui passent par la tête, et leur dialogue minimaliste, le narrateur dit tout, crûment. Les gestes, les positions, même quand il faut en changer pour plus de confort, les mots grossiers et fleuris, leur passion partagée pour la sodomie, les flux et reflux capricieux du désir. Et ses limites : pas plus de 3 longues sessions dans le mois pour que les membres se reposent. C’est ce qui s’appelle bien baiser. L’écriture suit le rythme syncopé des emboîtements, des approches, des mises en scène et de l’acmé : quand il l’encule.

Pierre Bisiou dit tout sur le désir, mais garde un pudeur mutine sur le plaisir. Surtout le sien à elle, peut-être parce que, finalement, le narrateur qui la connaît sous toutes les coutures ne peut pas vraiment savoir ce qu’est l’orgasme de la femme. Ou peut-être parce qu’il n’y a rien à en dire.

« Enculée » n’est plus une injure, mais une invitation.

Pierre Bisious, « Enculée », Stock, 15,50 euros.

« ‘Tu me suces?’
Tu pivotes lentement.
‘Viens comme ça.’
Je te guide dans un impeccable soixante-neuf, ta bouche échouant sur l’avalage de ma queue et moi plongeant à pleine face contre ton con. Encore une vision éclatante pour mes yeux. Ce qu’il est fascinant, ton sexe de jeune-fille. Tu vas vraiment pisser avec ça plusieurs fois par jour? Je peux à peine y croire. Pour moi, c’est un appareil, une civilisation, l’entrée d’un monde. Ou un autel? Plutôt ça, oui. Un autel pour un entraperçu de la liberté. Sur le dos, langue dressée, je rends grâce » p. 43

Rentrée littéraire : Les chemins de la mémoire

Vendredi 1 août 2008

Après « Le geste »(eho, 2005), Gérald Tennebaum continue de creuser le sillon de la mémoire douloureuse. Ni zazou, ni glorieux, l’après-guerre dépeint dans «L’Ordre des jours » a la couleur grise de la mélancolie et du deuil impossible. Sortie le 28 août.

1946. A Lunéville, en Lorraine, Solange attend encore son père Isy, envoyé à Auschwitz. Elle se rend à Paris et rencontre un de ses compagnons de déportation au Lutétia. Mais celui-ci garde le silence. De la France à la Pologne, en passant par Israël, la jeune-femme est décidée à connaître la vérité.

Dans ce livre mélancolique où l’avenir est asphyxié, Gérald Tennebaum fait entendre d’autres voix que celle de la jeunesse et de la reconstruction. A mille lieues des joyeux déboires du jeune Roger Nimier occupant l’Allemagne, « L’ordre des jours » est l’anti « Hussard bleu ». Gérald Tennebaum creuse le glacis de joie de vivre d’après la libération pour montrer les sentiments d’une partie de la population sont la douleur sera tue jusqu’à la fin des années 1970. Dans un style sobre et classique d’époque qui oscille entre Sartre et Violette Leduc, il dépeint la quête d’une femme qui à l’époque n’aurait pas pu faire entendre sa voix d’orpheline incapable de faire son deuil. Sacrifiée à la mémoire de son père et à la survie difficile de son mari, Solange est un personnage plein d’abnégations, mais bien décidé à savoir et pourquoi pas se venger.

Gérard Tennenbaum, « L’ordre des jours », Eho, 18 euros.

« Tard dans la nuit, dans son lit de jeune-fille, Solange vacille entre espoir et nostalgie. Isy ne reviendra plus, sans doute plus, il est trop tard, mais il y a encore des choses à savoir. Savoir, connaître les détails, ce serait une fin et un début. La fin d’une errance impossible, le début d’une autre vie.
Et il y a quelque part un héros vivant, qui en sait peut-être assez pour déclouer la porte, ouvrir la fenêtre et laisser entrer l’air du temps…
Mais qui voudrait écrire l’épopée d’un héros vivant, et qui voudrait la lire? » p. 95

Rentrée littéraire : Critique au bord de la crise de nerfs

Vendredi 1 août 2008

Blogueur féroce, Didier Jacob dépeint depuis 4 ans la vie du milieu littéraire. Les éditions Héloïse d’Ormesson lui offrent la matérialité d’un livre pour que ses coups de griffes demeurent. Retrouvez chaque semaine Didier Jacob sur son blog, Rebuts de presse. Sortie le 11 septembre.

On aurait envie d’arroser l’arroseur par une critique en règle du critique. Mais hélas! (ou est-ce une bonne nouvelle?), ses textes n’ont pas pris une ride. Ordonnées de manière thématique, les critiques de Didier de Jacob ont une durée de vie suffisamment longue pour mériter cet écrin qu’est le livre. Même ses posts du printemps 2004 gagnent encore à être lus. Ceci s’explique peut-être par le caractère cyclique de la vie des lettres : de la grande rentrée de septembre à la petite de janvier, et retour, en passant par les salons, et bien sûr les incontournables prix. Les têtes d’affiches aussi demeurent, et Jacob se les paie avec un plaisir qu’il sait partager.

Le recueil s’ouvre sur une série de notes sur « la reine Christine » (Angot) absolument goûteuses. Les figures principales de saint-germain des près sont croqués sur le vif, de Yasmina Reza à Frédéric Beigbeder, en passant par l’incontournable Michel Houllebecq. Il manque néanmoins la jeune garde que Zeller n’en peut plus de représenter (Nicolas Fargues, David Foenkinos, Delphine de Vigan, Joy Sorman etc…). Le blogueur a aussi une dent contre certains journalistes (Durand, Savigneau…) et jurys de prix littéraires. Il sait même parfois faire preuve d’admiration, par exemple pour les miscellanées de Mr Schott (ce qui est bien la preuve qu’il est loin d’être un voeux râleur blasé). On goûtera tout particulièrement le billet sur les dédicaces des livres de la dernière rentrée et ses pastiches. Surtout, Jacob est aussi auto-critique. Il avoue qu’il ne lit pas tout (sans blague?), et mesure sa juste place au sein du microcosme qu’il caricature.

Enfin quand le temps littéraire est trop calme, Didier Jacob sait continuer à écrire. Il tourne alors son clavier moqueur vers les milieux de la people-politique et des médias. Le couple présidentiel a une place de choix dans son palmarès. Sous des titres souvent « cruches » (est-ce voulu?), l’humeur du journaliste est constante : vive, sardonique et passant avec facilité du coq à l’âne bâté. « La guerre littéraire » est un très bonne amuse-gueule avant d’entamer le flot de parutions de cet automne.

Didier Jacob, « La guerre littéraire », Eho, 20 euros.