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Raphaëlle Bacqué, l’enfer de Matignon

Jeudi 13 novembre 2008

l\'enfer de matignon

Pierre Messmer, Raymond Barre, Pierre Mauroy, Laurent Fabius, Michel Rocard, Edith Cresson, Edouard Balladur, Alain Juppé, Lionel Jospin, Jean-Pierre Raffarin, Dominique de Villepin, « Ce sont eux qui en parlent le mieux » remarque Raphaëlle Bacqué… Eux qui parlent le mieux du rôle de Premier ministre, coincé, dans « l’enfer de Matignon », entre le Président de la République et leurs ministres, entre la majorité et l’opposition, l’opinion et la presse…, responsable de tout devant tous…

Quand le journaliste s’efface derrière le politique…

Sur la couverture de l’ouvrage –rouge, la couleur de l’enfer-, en grosses lettres au dessus du titre, le nom de la journaliste, puis des photos des 12 Premiers ministres interrogés, si petites que les visages sont à peine distingués. Pourtant, dans l’ouvrage, c’est l’inverse qui se produit : la plume de la journaliste est à peine présente, seulement dans l’Introduction et dans les incipit des chapitres ; elle s’efface derrière les témoignages des ex-premiers ministres qui s’ordonnent par thématiques : « La nomination », « Le maniement des Hommes », « Secrets et mensonge », etc.

Du jour au lendemain, Premier ministre…

Bien souvent la fonction de « Premier ministre » leur est tombée dessus : Edouard Balladur, dont les sondages d’opinions étaient bons, l’a appris sans trop de surprise à la télévision ; sept ans auparavant, Laurent Fabius avait lors d’un déjeuner fait savoir au «Président » qu’il réfléchirait à la question… dans l’après-midi, alors qu’il était dans son bureau de secrétaire général de l’Elysée, il l’apprend à la radio. Il n’avait que 37 ans. Quant à Edith Cresson, elle craint cette nomination : Bérégovoy rêve de ce poste depuis 20 ans et la liste des envieux est longue « Ils seront furieux. » « Ils seront furieux. » ne cesse-t-elle de répéter à Mitterrand, phrase qui, rétrospectivement, présage effectivement bien de l’avenir… Quelques semaines plus tard, Claude Sarraute écrivait dans Le monde « J’imagine mal mon Mimi te repoussant du pied, agacé par tes câlineries de femelle en chaleur. »

Témoignages et mauvaise foi

 Mitterrand protégeait-il Cresson outre-mesure ? Difficile de le savoir… Comme il est difficile de savoir si, ainsi que le prétend de Villepin, « la chevauchée héroïque de Nicolas Sarkozy » n’était qu’une hallucination des médias (parce que le poète avait fait une croix sur son avenir à l’Elysée)… En comparant le discours des uns avec celui des autres, il semblerait que Lionel Jospin et François Fillon soient ceux qui aient le moins coupé avec leur vieille langue de bois. Quand, dans la partie « Stress », Raffarin raconte ses journées en véritables marathons et ses nuits entrecoupées de coups de fils intempestifs (notamment à cause des affaires de résolution d’otages), quand Raymond Barre explique qu’il devait, en plus de tout, accompagner et ramener VGE de l’aéroport (Chirac a mis fin à ce protocole, Lionel Jospin l’en remercie), quand Rocard raconte que des décisions importantes sont prises entre deux portes…., Lionel Jospin explique que la « tâche est passionnante » « et qu’il a plutôt vu l’attrait, la beauté, et même la lourdeur » du métier qui lui a apporté un « sentiment de plénitude »… Monsieur prenait soin de jouer au tennis et son couple n’a pas souffert de la vie à Matignon…

Petit cours de management…

Parfois, hsitoire de démêler orgeuil de mauvaise foi, les affirmations des uns peuvent être recoupées avec les témoignages des autres. Ainsi, lorsqu’Edouard Balladur explique qu’il savait s’organiser, qu’il savait décentraliser … et qu’il prenait même le temps de regarder le journal de 20 heures, le lecteur est renvoyé à l’expérience de ministre de Fillon : «Edouard Balladur avait sans doute le management des hommes le plus sophistiqué et le plus efficace [comparé à Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin, pour qui Fillon a aussi été ministre]. Il était toujours affable, très disponible pour les membres de son gouvernement […] Il était rare que l’on ne puisse pas, dans la journée, passer une demi-heure, trois quart d’heure, une heure avec lui pour parler de dossiers complexes. Et d’ailleurs, sur cet entretien d’une heure, on passait souvent une demi-heure avec lui à parler d’autres choses ». A la différence (toujours pour notre actuel Premier ministre) Alain Juppé prend des décisions « très tranchées» sans les expliquer (l’intéressé, en bon-homme de dossiers, dit perdre son temps en le faisant) et Jean-Pierre Raffarin donne le « sentiment de ne pas être en mesure de trancher » (lui dit que « Matignon est une machine à arbitrer […] à la hache »).

Premier ministre vs Président de la République ?

Les discours les plus apaisés sont ceux d’Edouard Balladur et de Lionel Jospin… Au management génial et au Président fatigué du ministre Balladur, à la langue de bois acérée de L. Jospin et à la croissance que connaissait la France sous son mandat, bref à ces ingrédients pour une « bonne gouvernance », l’on pourrait ajouter la cohabitation : l’un comme l’autre ne sont empêchés par leurs Présidents respectifs, gros bâton dans les roues de Michel Rocard, d’Edith Cresson ou de François Fillon… Presque tous les ex-Premiers ministres s’accordent sur la nécessité de sortir de notre modèle constitutionnel hybride (régime semi-présidentiel) pour adopter un régime entièrement parlementaire (dixit les hommes et femmes de gauche) ou pleinement présidentiel (ceux de droite). Dans ces nouvelles configurations, la question de la nécessité du Premier ministre est annexe : soit celui-ci est réellement le pôle de l’exécutif, et est aussi chef de la majorité, [ce qui lui enlève deux épines du pied, le Président et la majorité] (Fabius), soit il ne joue que le rôle du « premier des ministres », de celui qui ne fait que coordonner l’action gouvernementale (Balladur), soit, tout simplement, il disparaît totalement (Cresson, Fillon). Deux des interrogés détournent la question : pour Alain Juppé le problème le plus préoccupant est celui de « l’inflation législative », pour Balladur c’est celui de l’entente entre Premier ministre et Président.

En filigrane, ce dernier est en permanence présent dans l’ouvrage. Hormis dans le cas de Nicolas Sarkozy, c’est une figure assez évanescente, presque aérienne… Plus exactement, le Président roule au kérosène des sommets internationaux et des grandes représentations diplomatiques, prend soin de placer ses amis aux plus Hautes fonctions de l’Etat, soigne son image monarchique et signe des ordonnances. Alain Juppé raconte : “Un jour où c’était particulièrement difficile à Matignon, j’étais dans l’escalier de l’Elysée, après un entretien avec Jacques Chirac. Je venais de quitter le bureau et il m’a lancé : « C’est dur hein ? » J’ai soupiré : « Oui c’est dur ». Et le président a souri : « Vous verrez on est bien mieux ici. »” (p 272)….

Sales Journalistes !

Haï, aimé, moqué, detesté, respecté, les sentiments du Premier ministre envers son Président restent variables. Mais s’il en est une qui est unanimement exécrée, c’est bien la presse. A part quelques rares plus bien informées, rien ne saurait la sauver, la presse est ignorante, suiviste, mysogine, hautaine, croit connaître “l’opinion” sans jamais la palper : “Le pire, c’est que la presse vous donne des leçons sur l’opinion, alors que pratiquement aucun journaliste ne fait, comme le font les élus, les permanences et les cafés” note Cresson (p 240), particulièrement remontée contre la profession. “Nos rois aussi avaient leurs bouffons. Mais le bouffon du roi n’entrait pas dans la cathédrale. Aujourd’hui, les bouffons occupent la cathédrale et les hommes politiques doivent leur demander pardon” (p 241).

Par son ouvrage, par son effacement, par la place laissée au témoignage, tout se passe comme si Raphaëlle Bacqué rachetait la profession : 20 ans, 30 ans après, elle redonne le micro au Politique pour qu’il explique la nécessité de la réforme des retraites, la manière dont on procède de la libération des otages, pourquoi le statut des dockers doit-être réformé et le franc dévalorisé…. Une leçon de politique politicienne et de politique publique.

L’Enfer de Matignon, R. Bacqué, Albin Michel, sept 2008.

DVD : La politique enchantée, par Serge Moati

Mardi 14 octobre 2008

mati, tous en scène 

Rien de plus ennuyeux qu’une campagne électorale en France : de scrutins en scrutins, ce sont les mêmes figures, les mêmes partis, les mêmes journalistes ; un amas de chiffres, de clips et d’affiches… Comédien, le journaliste Serge Moati recolore ses gris souvenirs : depuis les années 80, il trimbale sa caméra de QG en meetings, d’isoloirs en comptoirs, et réalise des documentaires à regarder comme une série télé, en boulimique, et à estimer comme un cours de communication politique.

1988, 1995, 2001, 2002, 2007… 5 DVD pour 5 campagnes, par ceux qui les ont vécu en militants, proches conseillers, analystes politique ou citoyens, tout simplement.

 

 

Quitte à regarder une série, autant commencer par le premier épisode : « …10 ans après, 1981-1988, les années Mitterand ». 1981, après 23 ans dans l’opposition, la gauche arrive au pouvoir. Le soir du 2e tour, un orage éclate sur Paris, comme si les prophéties des militants UDF et RPR s’illustraient dans le ciel : « Les communistes c’est le chaos » s’effrayent-ils, tandis que de son côté, la crainte de Lionel Jospin, Premier secrétaire du PS depuis janvier 1981 est « de ne pas être à la hauteur de l’évènement ». En attendant, la place de la Bastille est en fête, Michel Rocard, ex-candidat malheureux, au départ refoulé par le staff, monte bon joueur sur la scène. Quelques jours plus tard, François Mitterrand Président va au Panthéon déposer une rose sur la tombe de Jaurès. Les militants RPR fustigent dès ce moment le « Roi Mitterrand », seul devant le tombeau des grands Hommes une larme roulant sur son nez. Dix ans plus tard, ce sont les communistes et les socialistes qui affichent leur déception. Quant à Philippe de Villiers, il se moque du « charisme du vieux chanoine », dont “la Lettre aux Français “(campagne de 1988) serait « l’Evangile selon Saint Mathieu ». « Il est de plus en plus grégorien » s’amuse le député UDF de Vendée. Si la gauche a perdu le monopole du cœur, ainsi que le laisse entendre les vieux militants, elle a été reconnue comme capable de gérer le pays, fait peu évident en 1981.

« 47,3…% Les coulisses d’une campagne ». Ancien conseiller de campagne de François Mitterand, homme de gauche, Serge Moati a plus évidemment ses entrées au Parti Socialiste. Aussi, en 1995, il se concentre sur la campagne de Lionel Jospin. Le film s’ouvre avec Raymond. Le militant, déjà rencontré dans le film précédent, résume en trois mots les dernières élections présidentielles « 1981 : l’amour », « 1988 : la tendresse », « 1995 : la rupture ». A gauche, en ce début de campagne, point d’effervescence. Lionel Jospin est un candidat modeste qui se rend aux plateaux des JT comme sur le canapé d’un analyste « J’apprends », « J’ai changé » explique-t-il aux téléspectateurs de TF1. Au QG, les ténors et les jeunes socialistes (dont leur président, Benoît Hamon) discutent images et affiches : une seule idée par tract conseille le spécialiste en communication « comme dans la publicité ». Les bonnes vieilles méthodes ne sont pour autant pas oubliées, Bertrand Delanoë, chargé de la Communication de la campagne, tracte à la sortie du métro, prenant soin de ne laisser aucun papier par terre « Ca fait mauvais genre »…. Et Jospin note, note et note, raye ses fiches, les reprend, les relit, dans l’isolement adéquat au travail intellectuel. On le voit stressé, concentré, maladroit… Mais de meetings en meetings, au son des « Jospin président », le candidat se galvanise, transpire, convainc. Et, le soir du premier tour, en apprenant son score : 47,3%, le professeur redevient gamin…  

« 2001 La prise de l’Hôtel de Ville ». Dans le documentaire précédent, Bertrand Delanoë se balladait en anorak sur les scènes de meetings pour donner les dernières instructions techniques avant l’arrivée du candidat PS. 6 ans plus tard, il roule pour la mairie de Paris, pour lui. Face à lui, le maire sortant, Jean Tiberi, et le candidat désigné par le RPR, Philippe Seguin. Cette dernière candidature est, pour Bernard Bled, collaborateur de M. Tiberi comme une « décision prise par Staline sous l’effet de l’alcool ». Le maire explique lui cette nomination inopinée par la volonté de Jacques Chirac de « trouver un job à Seguin ». Toujours est-il que, grâce à cette « implosion de la droite », « tout à coup, Delanoë existe » se réjouit Daniel Cohn-Bendit. Quand la droite se déchire par articles interposés, le conseiller de Paris organise sa campagne comme un sportif, prend soin de prendre l’air et, comme Lionel Jospin en 1995, appelle les siens « mes enfants ». Mais tous, au RPR comme chez les Verts, à l’Hôtel de Ville ou dans le 5e, ont, devant la caméra, la langue acerbe ; ils savent que le documentaire ne sera diffusé qu’après la campagne….

« Tous en scène ». Tout de même certaines campagnes sont ennuyeuses. Mêmes aux yeux de M. Moati. Point de candidat « par passion » ni « par désir » en 2002. François Bayrou est toujours dans les trains, Jean-Marie Le Pen fredonne ses « airs vieilles France » et Noël Mamère, le candidat des Verts se tâte : cravate ou pas ? Chemise ou pas ? Il faudra la créativité du candidat UDF pour mettre un peu de piment dans « ce match de nullité » : François Bayrou s’invite à Toulouse en plein meeting RPR. Et encore les cœurs ne sont pas plus échauffés, aux premiers rangs Alain Juppé affiche une tête déprimée et Roselyne Bachelot discute cuisine avec ses voisins. Côté socialiste, en off, Jacques Séguéla propose son idée de banderole, en on, François Hollande s’enflamme : la campagne « n’est pas un art du paraître ». Si la question sociale était au centre des débats en 1995, 7 ans plus tard, c’est sur la sécurité que l’on s’affronte. La banlieue est un passage obligé, Jacques Chirac s’y fait traité de « voleur », en bon professeur, François Bayrou y sanctionne par une claque un jeune mal poli. Et pendant ce temps, dans son bureau, sous ses icônes, Jean-Marie Le Pen passe des appels pour, maire après maire, gagner de nouveaux signataires. « Pour une femme aimante, c’est extrêmement dur à vivre » confie Mme Le Pen à J-3 du dépôt des signatures. Quelques semaines plus tard, le soir du second tour, la même avoue : « Je préfère m’occuper des chiens et des chats » (comprendre : que des Français). La première dame sera Bernadette…

« La prise de l’Elysée ». Du haut de son balcon, Jean-Marie Le Pen balaye Paris avec sa longue vue. Le réalisateur, qui cette fois pose sur ses images une voix tantôt emphatique, tantôt amusée, toujours théâtrale, se concentre sur « la bande des 4 » : Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou et Jean-Marie Le Pen. La caméra franchit les portes du Paquebot, s’invite au Banquet Républicain du FN, se ballade sur les marchés et sous les serres avec l’UDF, court de meetings sarkozyens en débats participatifs ségolèniens. La France est maillée, sillonnée, en avion, en train en auto : « je suis une valise » rigole Claude Bartolone fatigué. « Pour réussir en politique, il faut être capable de s’emmerder » baille Vincent Peillon, porte parole de Ségolène Royal, en plein meeting. Quand il n’est pas ennuyé par les militants, c’est la candidate elle-même qui le fait froncer les sourcils : « Elle fait une déclaration, mon dieu ! elle fait une déclaration.» Et le soir, il doit l’engueuler par téléphone : « il ne faut pas faire dans la nuance […] quitte à parfois être un peu de mauvaise foi». Les analystes sont tout aussi excités, Jean –Michel Apathie s’enthousiasme de cette élection  « sans sortants ». La politique reprend ses droits, comme si 2002 n’avait pas été qu’une « parenthèse ». Roselyne Bachelot elle a vécu ces deux fins de scrutins de manière uniforme, en pleurant : « c’est inouï ce qui arrive ce soir » confie-t-elle.

Serge Moati, MK2, 14,99 euros le DVD, Sortis le 25 septembre.

Michael Moore échange téléchargement gratuit contre vote

Lundi 8 septembre 2008
23 septembre 2008
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Pendant la campagne présidentielle de 2004, Michael Moore a fait la tournée des Etats américains. Le film qui est né de ce voyage-reportage, « Slacker uprising », sera librement téléchargeable sur le net le 23 septembre prochain, et ce pendant trois semaines.

Pour ceux qui comptent voir « Slacker uprising » dans une salle de ciné, oubliez… Le film ne sortira ni en salle, ni, dans un premier temps, en DVD ; il ne passera pas non plus à la télé. Pas le choix donc, vous devrez le télécharger gratuitement sur www.slackeruprising.com. Dur, dur. La mesure est une récompense du réalisateur à ses soutiens : « J’ai eu beaucoup de chance que tant de gens soient venus voir mes films ces deux dernières décennies, j’ai décidé que la façon dont je voulais les remercier était de rendre celui-ci gratuit ». Les « remercier » et les inciter à aller voter : le film vise en effet à sensibiliser les jeunes électeurs à la politique en prévision du 4 novembre prochain.

“Slacker uprising” qui était auparavant baptisé “Captain Mike across America” avait été présenté au festival de Toronto en 2007.