Amerika de Kafka au Lucernaire
Le roman Amerika de Franz Kafka a été adapté au théâtre. Il se joue jusqu’au 21 février au Lucernaire. Une pièce à voir de toute urgence tant elle est saisissante et légère à la fois. Ou comment Kafka s’est inspiré du Candide de Voltaire et de Buster Keaton.
Franz Kafka aura réussi à nous faire rire avec l’un de ses romans inachevés, que son ami, Max Brod, a intitulé Amerika. Pourtant troisième tome d’une trilogie de la solitude (après Le Procès et Le Château), on aurait pu s’attendre à un nouveau roman noir. Connu pour son penchant naturel vers les sombres fantasmes, Kafka décidait vers la fin de sa vie de nous offrir avec Amerika ou La Disparition, une version burlesque de la quête de soi.
Karl Rossman a 16 ans quand il débarque à New-York, ses parents l’ayant envoyé Outre-Atlantique, suite à la malveillance d’une bonne qui l’aurait « forcé » à la féconder. La brume qui se dégage dans le théâtre à la première scène nous plonge directement dans l’univers froid et distant du Nouveau Monde du début du XXe siècle. La statue de la liberté tient en main une épée au lieu de son flambeau. Le personnage frêle de Karl (K comme Kafka) semble perdu et pose quantité de questions qui resteront sans réponse. Les acteurs qui l’entourent sont les faire-valoirs de son angoisse. Son oncle arrive et déjà les sourires pointent à l’horizon. On sent que l’humour va l’emporter sur le tragique. A partir de là , Karl sera à la recherche successive d’un père, d’un boulot, de l’amour et de l’amitié. Il faut vraiment très peu de temps aux spectateurs pour se sentir totalement investis dans cette aventure et cette quête multiple, tant les acteurs de cette pièce ont une capacité naturelle à nous installer dans l’univers kafkaïen.
Les six comédiens affublés d’une rythmique et d’une précision quasi-parfaites, incarnent parfois jusqu’à sept personnages chacun. Une performance qui ne lasse pas d’étonner quand chacun des personnages se tient et s’anime distinctement les uns des autres. Chapeau bas à ces six acteurs, qui ont probablement travaillé très dur pour obtenir ce résultat d’une justesse édifiante.
La mise en scène est également très élaborée. On sent le Candide de Voltaire très proche de Karl Rossman. D’ailleurs le metteur en scène, Vincent Colin, s’en réclame. S’il a privilégié l’humour au détriment du tragique, cela n’empêche pas le propos parfois noir et amer de transparaître. C’est probablement cela qui fait la force de cette pièce, ce paradoxe entre le propos et la mise en scène. On sourit quand on voit Karl groom dans un grand hôtel qui n’arrive pas à dormir dans la remise qui lui sert de chambre. On rit quand on le voit embrigadé par des brigands. On se mord les lèvres quand on le voit conspué et licencié par le gérant du grand hôtel.
Le décor est aussi très réussi. Les lumières également. Un petit coup de cœur pour deux personnages, le gérant de l’Hôtel Occidental joué par Olivier Broda qui est un régal et le concierge en chef du même hôtel incarné par Philippe Blancher.
Amerika d’après Franz Kafka. au théâtre du Lucernaire Du 7 janvier au 8 mars 2009, du mardi au samedi à 18h30, le dimanche à 17h. Pour réserver : 01 45 44 57 34
Adaptation et mise en scène : Vincent Colin. Avec : Roc-Antoine Albaladéjo, Philippe Blancher, Olivier Broda, Cédric Joulie, Isabelle Kérisit et Anne-Laure Pons.

Histoires d’exils et de frontières, au Lucernaire
L’Humanité, le journal, avait commandé, à l’occasion de son 100e anniversaire, en 2004, une série de textes à des dramaturges. Le sujet était : « un siècle d’humanité ». Ni plus ni moins. L’écrivain d’origine béninoise José Pliya avait participé à l’exercice. Au Lucernaire, trois comédiens incarnent brillamment ses lettres, des courriers envoyés des 4 coins du monde et qui racontent l’amour, l’exil et l’identité. Très beau spectacle.
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 « Un siècle d’humanité ». On n’eût pas pu trouver un sujet plus large, plus abstrait, plus dangereux… Mais José Pliya est bon élève, auteur récompensé en 2003 par le prix du Jeune théâtre André Roussin de l’Académie Française pour Le Complexe Thénardier. En dramaturge, il a fui les concepts et les discours creux qui, quoique bien jolis, auraient pu être écrits sur ce siècle, et sur cette humanité ; en dramaturge, il crée des personnage, leur invente des histoires, les inscrits dans un espace et un temps déterminés et les fait parler, rire et pleurer, jusqu’à ce qu’ils soient bien vivants. Ainsi ce soldat parti combattre en Europe en 1914 et qui, du fin fond des tranchées, écrit au Maréchal pour lui demander à « être enterré en terre française, du Sénégal » ; ainsi cet immigrant mexicain coincé en centre de rétention qui rêve d’Hollywood et loue le très « fort » Arnold Schwarzenegger, ou cette jeune militante du NSDAP qui demande à Hitler de lui rendre les enfants qui lui ont été enlevés….
 Le soldat sénégalais, le pied-noir et la sans papier renvoyée chez elle sont aux prises avec des lois
historiques et administratives qui les dépassent, et remettent en cause des identités depuis longtemps forgées. Comme la télé dans la blague de Mochué et David, l’humanité n’est, chez Pliya, ni noire, ni blanche, mais colorée de Préfets poètes qui appliquent la loi en s’émouvant devant un passeport, de pieds-noirs algériens partout ballottés et de femmes déportées qui s’extasient de la colère, donc de la vie, d’une des leurs. Un beau texte servi par le talent de trois comédiens : Jean-Pierre Becker, Paulin Fodouop et Isabelle Fruchart.
« Lettres d’humanité », Au Lucernaire, jusqu’au 3 janvier du mardi au samedi à 19h, 53 rue Notre Dame des Champs, Paris 6e, métro ND des Champs, 01 45 44 57 34. Tarif web étudiant ou sénior : 15 euros, tarif web : 20 euros. Rencontre avec l’auteur mardi prochain, le 16 décembre, à l’issue de la représentation.Â

MB
Oscar Wilde au Lucernaire
Jack alias Constant mène une double vie : à la campagne c’est un austère tuteur qui élève avec rigueur sa pupille, la jolie Cecily ; à la ville c’est un jeune homme mondain qui fait la cour à Gwendoleen… Oscar Wilde nous livre un joyeux vaudeville : “L’importance d’être Constant”. Jusqu’au 25 octobre au Lucernaire.
Deux dandys sont dans un salon. Entre deux verres de scotch, ils discutent mondanités et surtout identités. Pour fuir les dîners avec sa Tante Augusta et autres obligations familiales, Algernon s’est inventé un grand ami à l’agonie et régulièrement, en fidèle camarade, il court à son chevet. Jack, lui, a un soit-disant frère, Constant. En aîné consciencieux, Jack visite régulièrement ce jeune frangin déluré. Une manière de s’évader de sa campagne, du Révérend Chasuble, d’une pupille fleur-bleue et de sa gouvernante veille-fille… pour aller faire la cour à Gwendoleen. Devant elle, il devient Constant, le « seul nom réellement séduisant » pour la jeune fille. Tout irait bien si Gwendoleen n’avait pas pour mère, Lady Bracknell, la fameuse Tante Augusta…. Une grand dame qui raffole des canapés aux concombres et fait passer de sévères entretiens aux « prétendants envisageables » de sa fille : « Vous fumez ? », « Quels sont vos points de vue politiques ? », « Qui sont vos parents ?», etc. Si Constant a pris l’heureuse habitude de fumer (« Un homme devrait toujours avoir une activité quelconque. »), si politiquement il ne cherche pas à « soulever les masses populaires contre la classe supérieure », il n’a pas connu ses parents et a été trouvé dans un « sac de voyage ». Aïe : ce récit qui rappelle à Lady Bracknell « les pires excès de la Révolution Française » ! Pour se fiancer avec la belle Gwendolen, Jack va devoir être inventif…
Un vaudeville signé Oscar Wilde : belle langue, bons mots et l’esthétique pour seule morale. Autant qu’à son auteur, le spectateur doit son rire aux comédiens de la Compagnie « L’Air de Rien »… Justement, une pièce rafraîchissante, allégeante, marrante, à voir entre le bureau et le resto, l’air de rien… “Une comédie frivole pour gens sérieux” !
L’importance d’être Constant, texte d’Oscar Wilde, Mis en scène par Astrid Hauschild, au Lucernaire, du mardi au samedi à 18h30, le dimanche à 17h, 53, rue Notre Dame des Champs, Paris 6e,  Métro Notre Dame des Champs, TR (-26 ans/seniors/chômeurs) : 15 euros, TP : 20 euros. Réservations au 01 45 44 57 34,
Exercices de style
Dans un autobus un jeune homme au long cou coiffé d’un chapeau orné d’une tresse tenant lieu de ruban… Et si cette histoire nous était contée par Miss France, un chanteur reggae, version dessin animé ou plateau-télé ? Jusqu’au 27 septembre, le Lucernaire met en scène quelques unes des 99 versions du texte de Raymond Queneau.
Une altercation dans un autobus à propos d’un chapeau, un homme qui se dirige vers une place vide, tout simplement. Mettre en scène les personnages de l’histoire dans un bus, les habiller comme des usagers de bus, aller même jusqu’à simuler le mouvement du bus… Un peu court se disait Queneau qui, de ce bref épisode estimait que l’on pouvait dire bien des choses en somme. Les trois comédiens ont varié les narrateurs. Racoleur : un présentateur d’émission de variétés. Ridiculement haut perché : des intellos de Saint Germain des Prés. Tragique et glamour : une star de ciné. Animalier : la cocotte, le lion et le mal-aimé…
En investissant les versions de Queneau, les comédiens ont opté pour le registre de la parodie. En suivent des scènes rigolotes, quoique un peu lourdes, l’impression d’assister à du théâtre d’impro.  Il n’empêche que de cet exercice de langage en ressort une formidable maîtrise des corps. La fin du match aurait tout de même pu être sonnée plus tôt.
Exercices de style, Raymond Queneau, théâtre du Lucernaire, jusqu’au 27 septembre, 21h30, avec Stéphanie Hérdin, Jérémy Prévost, Julien Sibre ou Yann de Monterno. Métro Notre-Dame-des-Champs, 53 rue Notre-Dame des champs, 75006 Paris, réservations : 01 45 44 57 34, TR (826 ans, chômeurs, séniors) : 15 euros. TP : 20 euros.
Les justes, de Camus, au Lucernaire
Au Lucernaire (Paris 6e), jusqu’au 23 août, HUman Kosmoz Compagnie présente Les Justes, le texte d’Albert Camus. Un grand texte porté par des acteurs talentueux.
L’Organisation prépare un attentat contre le Grand Duc. Yanek, nouveau dans le groupe, est désigné pour lancer la bombe. Stepan, bagnard tout juste évadé, doute de la force, des convictions de son “frère” : Yanek aime trop la vie, c’est un poète, pas un terroriste. A tant parler d’amour, il devrait remplacer les attentats par la charité. Stepan, lui, ne réclame qu’une chose, la Justice. Et pour cela, il estime que la Révolution justifie tout, la mort du Grand Duc, comme celle de ses deux enfants. Ces dernières sont d’ailleurs nécessaires, pour qu’après eux, des êtres tout aussi innocents ne meurent pas de faim. (« […] si vous ne doutiez pas qu’alors, l’homme, libéré de ses maîtres et de ses préjugés, lèvera vers le ciel la face des vrais dieux, que pèserait la mort de deux enfants ? ») Ses compagnons d’armes en doutent. Peut –on combattre le despotisme par le despotisme ? Ne trahit-on pas la cause en tuant des innocents du peuple pour laquelle justement on se bat ? A destination de qui Dora, l’unique femme du groupe, SÅ“ur Courage entre tous cachant une mélancolique amoureuse, fabrique-t-elle ces bombes ? Les vivants ou les générations à venir ?
« En février 1905, à Moscou, un groupe de terroristes, appartenant au parti socialiste révolutionnaire, organisait un attentat à la bombe contre le grand-duc Serge, oncle du tsar. Cet attentat et les circonstances singulières qui l’ont précédé et suivi font le sujet des Justes. » écrit Camus dans la préface des Justes. La pièce n’a rien gardé de plus que le sujet ; nulle mention ni de lieu ni de temps dans la mise en scène d’Antoine de Staël : point de décor, les comédiens sont vêtus de kimonos noirs ou blancs, et, pour brouiller les pistes plus encore, les femmes sont des hommes… et vice et versa. Ne reste que la force des questions de Camus véhiculées par le jeu et les chants des acteurs : Peut-on concilier amour et révolution ? Que reste-t-il de la justice devant la souffrance de la Grande Duchesse ? Et quand bien même ?
Quand bien même… Comme le Dr Rieux soigne au milieu des pestiférés, sans connaître la cause ni la fin de l’épidémie, Yanek, qui n’a guère plus de chance de salut, ne peut que se révolter… « Un jour, un jour » chante le poète tandis que de son côté, Camus songe à Sisyphe heureux. Soixante ans après la genèse de ce texte, derrière le « mourir pour des idées ? » reste le « Que faire ? »…
Les justes, Lucernaire, 19h, jusqu’au 23 août, 1h15, 53, rue Notre Dame des Champs, Paris 6e, M° Notre Dame des Champs, 01 45 44 57 34, TP ; 23 euros, TR : 17,5 euros.
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