Etreintes brisées, de Pedro Almodovar
mai 20, 2009 by marie
Filed under A l'affiche, Ciné
Le brun de la chevelure de Pénélope, l’or de sa parure et le rouge de sa robe. Ajoutez à cela quelques artistes - dont plusieurs gays- du sexe, de la coke et des larmes, agencez le tout en une abracadabrante histoire, et vous obtenez un « Almodovar ». La critique cannoise a beau s’extirper, (reconnaissance oblige), le réalisateur espagnol reste,  en dépit de quelques longueurs, fidèle à lui-même.
Dans un petit appartement madrilène, une jeune femme lit le journal à un aveugle. Plus attentif à cette dernière qu’aux nouvelles, l’homme, un réalisateur de ciné reconverti dans l’écriture des scénarios, pose rapidement les questions d’usage : couleurs des yeux, longueur des cheveux, mensurations. Avec sa chevelure blonde, ses yeux verts qui bleuissent l’été, et son 90-68-90, la demoiselle restée imperturbable pendant le questionnaire semble convaincre. Le test du touché passé, la voilà sur le canapé.
Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas. Le réalisateur serait ce coeur qui introduit la beauté d’une femme par un oeil, une scène de rupture par des claquements de talons (aiguilles) et une histoire d’amour passionnée (et brisée) par un quick fuck… Rapidement toutefois, le tryptique noir-taffetas-or de l’Espagnol crève la caméra et le personnage, Harry Caine, se fait rattraper par un passé qui l’a aveuglé. Ce passé tenait en une bobine, celle d’une comédie (la sienne, la seule) ratée, et en quelques photos déchirées de son ex, actrice et muse, Lena.
Pour flatter le monde du cinéma, et avec lui la critique cannoise, Almodovar n’a, cette fois encore, pas marché droit : il a parlé bobine, montage et scénario, a fait croire qu’il dissertait grand écran quand il se penchait sur l’art d’inventer et de raconter les histoires. Son aveugle Harry Caine, la femme qui le protège, Judit Garcia, et Diego, ne font que cela : s’inspirer de petits riens, d’affiches collées dans les rues et de colonnes des journaux, pour taper des scénarios… Pas de scoop, comme toujours la vie réelle nourrit le cinéma, mais chez les trois compères, le grand écran la vampirise tellement qu’après l’avoir bien macérée, il la dégurgite. Dès lors, dans une vertigineuse mise en abyme, ce sont les personnages de derrière l’écran qui donnent la réplique aux vivants. Après ça, Pedro Almodovar explique dans Metro qu’il parle de « l’acte » de créer…. Quizas, quizas, quizas… De toutes ces poupées gigognes, le spectateur garde les dernières, les mieux cachées : l’étreinte brisée et le secret de famille. Dès lors, le film allégé de ses longueurs fait pleurer. Et rire. Pas sûr que cela suffise à la critique.
Etreintres brisées, d’Almodovar, Pedro Almodovar, Avec Penelope Cruz Lluis Homar Blanca Portillo Jose Luis Gomez. En salles
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Les Mains Sales de Sartre, à l’Athénée
mai 8, 2009 by marie
Filed under Coup de coeur, Théâtre
Jeune intellectuel d’origine bourgeoise, Hugo est entré au Parti pour ses idées et afin de « s’oublier ». Il semblerait que cette décision n’ait pas eu un effet assez radical : journaliste fatigué des mots, Hugo demande à plonger ses blanches mains dans le cambouis. En pleine guerre mondiale, alors que les communistes divergent sur la conduite à suivre vis-à -vis des autres formations politiques, il se voit confier la tâche de tuer un ennemi interne au Parti, le “social traître” Hoederer. Les mains sales (1948), drame de Sartre qui fut le plus populaire, est joué au théâtre Athénée Louis Jouvet jusqu’au 30 mai. Son pendant, Les Justes de Camus (1949) lui emboîtera comme il se doit le pas (dès le 3 juin).Â
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En Illyrie, petit pays imaginaire d’Europe centrale occupé par l’armée allemande, les communistes se déchirent. A l’inverse de la frange du Parti dirigée par Louis et à laquelle Hugo est affiliée, Hoederer estime qu’un compromis doit être passé avec les conservateurs en vue d’obtenir des sièges au Parlement. Pour Hugo, sa muse Olga et leur chef Louis, de tels accommodements sont intolérables : la fin ne justifie pas ce moyen là … En revanche, d’après leur logique, elle en justifie un autre : la mort de Hoederer.
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Pour ce faire, Hugo qui s’est porté volontaire pour mener une « action directe » deviendra secrétaire d’Hoederer. Pourtant, cette tactique, qui aurait du lui faciliter l’assassinat, le rendra, au final et pour la même raison (la proximité), plus difficile encore : comment tuer un homme que l’on regarde dans les yeux, dont on perçoit les doutes et la solitude, et qui, chaque matin vous sert un café merveilleux ; comment le tuer simplement parce qu’il n’a pas les mêmes idées ? Hugo gardera-t-il les mains propres en le faisant, et ce quand bien même sa cible les a, elle, de la couleur des hommes d’Etats aux affres avec le pouvoir, c’est-à -dire noires ?
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 « Nul ne gouverne innocemment » : le mot de Saint Just qui a inspiré à Sartre cette pièce est symbolisé par Hoederer mais aussi par Louis et Olga qui prennent la décision du meurtre. En intellectuel torturé lisant tantôt Marx tantôt Hegel, Hugo est coincé entre ces deux versants d’une même pièce. Et la seule personne apolitique de son entourage, celle qui pourrait lui donner les plus neutres conseils, ne l’aide en rien : « Hugo, suppose que tu aies rencontré Hoederer l’an dernier, au lieu de Louis. Ce sont ces idées à lui qui te sembleraient vraies ». Le relativisme de Jessica ne peut être pour son époux une échappatoire. Hugo, qui a pris les traits de Sartre, se doit de choisir.
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Pour cette pièce existentialiste, Guy-Pierre Couleau a choisi une mise en scène sobre et classique. Outre les projecteurs, la scène est illuminée par la fraicheur malicieuse d’Anne Le Guernec (Jessica) et l’humour des deux gardes du corps d’Hoederer, molosses attendrissants que sont, pour l’occasion, Olivier Peigné (Karsky) et Stéphane Russel (Slick).Â
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Gauthier Baillot est touchant en Hoederer aussi rude que bon pour qui la
Révolution est une affaire de vies humaines à sauver avant que d’être une somme d’idées ; droit dans ses bottes, il n’a qu’un mot en bouche “le travail”, la tâche à accomplir coûte que coûte. Dans cette pièce de Sartre, il est un personnage “camusien” celui du Dr Rieux de La Peste… En 1948, Sartre et Camus étaient encore amis. Sartre n’était pas encore compagnon de route du Parti communiste (il faudra pour cela attendre les années 50), il venait de participer à la création du Rassemblement démocrate révolutionnaire, une formation qui rejetait à la fois le stalinisme et le réformisme… C’est cette impossible conciliation (aux prémices de la Guerre Froide) qu’incarnent Hugo/Sartre de 1948, et, sur scène, le jeune, bel et torturé Nils Ohlund.
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Les mains sales, de JP Sartre, mis en scène par Guy-Pierre Couleau, au théâtre Louis Jouvet, square de l’Opéra Louis Jouvet, 7 rue Boudreau, Paris 9e, Métro Opéra, RER A  Auber, du jeudi 7 au samedi 30 mai 2009, mardi 19h, mercredi au samedi 20h, matinées exceptionnelles : dimanche 17 mai à 16h et samedi 30 mai à 15h, grande salle, location : 01 53 05 19 19. 2h30 sans entracte.
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Les Justes, mise en scène Guy-Pierre Couleau, du 3 au 6 juin 2009, au même endroit.
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Crédits photos © Grégory Brandel / Synchro X
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Ballets roses de Benoît Duteurtre : critiques croisées
mai 6, 2009 by admin
Filed under Coup de coeur, Littérature
Deux de nos plumes ont lu Ballets roses de Benoît Duteurtre (Ed Grasset). Elles ont formulé suite à leur lecture deux avis divergents. Voici leurs critiques :
Le sucre roux du gendre idéal
Le gendre idéal saisit délicatement avec la pince à sucrier le carré de sucre roux niché en son sein. Le sucre s’humecte de café et coule proprement au fond de la tasse.
Telle pourrait être la métaphore des Ballets roses de Benoît Duteurtre. Celui-ci s’empare précautionneusement d’une affaire politico-érotique mettant en scène le gout immodéré du président de l’Assemblée Nationale (1954-1955 et 1956-1958), André le Troquet, pour les jeunes filles. Certes, il est tout à l’honneur de l’auteur de se garder d’un voyeurisme de plume. Mais était-ce bien nécessaire d’en faire une profession de foi martelée au cours du développement ?
Comme ce gendre idéal s’autorisant la frivolité d’un sucre roux contre le traditionnel blanc, l’auteur semble se surprendre lui-même de cette incursion de fait dans la libido d’un homme d’Etat. Un style pondéré s’accorde alors avec la posture de l’auteur. Traiter un sujet polémique comme celui des Ballets roses sans éclat ni entrechat stylistique, ne blesse personne, et encore moins la belle-mère. Le lecteur peut s’agacer de ce ton consensuel et presque monocorde, toutefois émaillé de quelques jolies formules telles « ces yeux d’enfants qu’ont souvent les adultes devant la figure du pouvoir ».
A l’image de la pince à sucrier qui fait obstacle entre le désir du sucre et sa réalisation immédiate, l’auteur adopte une approche distanciée de son sujet par le récit de ses recherches historiques. En effet, ce récit des recherches menées dans de multiples archives devient alors écran entre l’affaire des ballets roses et son écriture. Si ces recherches justifient le sérieux de l’ouvrage, le lecteur ne peut s’empêcher de se demander si leur récit n’a d’autre but d’apporter une caution « morale » de plus à l’auteur.
Le sucre roux noircit de caféine et peu à peu se dissout. De même les attentes initiales du lecteur que des pistes de comparaisons entre l’affaire des Ballets roses et l’affaire Outreau ou Baudis avaient stimulé. Ce livre, voulu comme le croisement de l’Histoire, de l’anecdote et d’une pensée personnelle, ne lance finalement que des pistes éparses. A titre d’exemple, cette phrase : « L’ambigüité vaut particulièrement pour les affaires de mineurs, car si la pédophilie au sens strict suscite un dégout assez général, l’adolescence est par nature un pôle ambigu de la fixation de la libido ». Le paradoxe décelé est passionnant mais l’auteur se gardera de l’approfondir. Séquelle d’une posture littéraire trop timorée ?
Le sucre roux coule au fond de la tasse, le livre se referme. Reste alors l’évocation nostalgique des années 50, comme « l’ultime parade d’une France disparue ». Quant à elle, l’affaire des « ballets » entendra qu’une plume plus audacieuse vienne réveiller cette Rose endormie…
Benoit DUTEURTRE, Ballets roses, Grasset et Fasquelles, 8 avril 2009, 243 pages
Claire-Marie Foulquier-Gazagnes
Nostalgie autour d’un fait divers : Ballets roses, de Benoît Duteurtre
Avec « Ballets roses », Benoît Duteurtre s’attaque à un fait divers enterré : les parties fines de l’ancien président de l’Assemblée, André Le Trocquet, avec de jeunes adolescentes. Dans un essai nourri d’Histoire et d’anecdotes, Duteurtre préfère ressusciter une époque- celle de son arrière grand père, le président de la République René Coty- plutôt que de plonger sa fine plume dans le linge sale et scabreux des coulisses de la IV e République. Un voyage pudique au pays de la nostalgie.
Qui se souvient aujourd’hui d’André Le Trocquet ? Le nom fait peut-être encore sourire ceux qui se souviennent du procès de l’homme de 75 ans pour « détournement de mineurs ». Mais avant cela, nous rappelle Benoît Duteurtre, Le Troquet représente au niveau le plus haut, une certaine France. Pur produit de la méritocratie française, cet enfant naturel d’une femme de ménage entre en politique dès l’âge de 18 ans, au début du siècle. Courageux combattant sur le front de la Première guerre mondiale où il perd un bras, il devient avocat. Pendant la seconde guerre mondiale Le Trocquet est un grand résistant de la première heure. Elu député socialiste du XII e arrondissement en 1936, il fait partie de ces parlementaires qui ont quitté la France sur le Massilia et n’ont pas voté les pleins pouvoirs à Pétain. Avocat de Léon Blum à son procès de Riom (1942), il fait dans sa plaidoirie le procès de la France de Vichy. Ses relations difficiles avec le Général de Gaulle, qu’il a rejoint à Alger en 1943, le laissent dans une position secondaire après la guerre, malgré son immense ambition. Dans sa vie privée, Le Troquet est encore un homme du XIX e siècle : il aime les femmes légères de l’opéra, trompe allègrement sa femme, pour vivre après sa mort avec deux demi-mondaines pseudo-artistes. Par ailleurs, il n’hésite pas à abuser pour son plaisir personnel des biens que la République met à son service. C’est dans son joli pavillon de fonction du Butard (Domaine de Saint-Cloud) qu’il met en scène avec sa compagne et un pourvoyeur de chair fraîche un peu louche, Jean Merlu, des chorégraphies érotiques avec des jeunes-filles de quatorze à seize ans. L’affaire éclate en 1959. Jugé coupable en 1960, Le Trocquet est condamné à une peine légère (un an de prison avec sursis et 3000 francs d’amende) qui a souvent choqué.
Faisant un important travail de recherche et n’hésitant pas à se mettre en scène aux diverses archives qu’il a consultées (sans trop de problèmes apparemment), Benoît Duteurtre reprend l’affaire des ballets roses en lui donnant tout un souffle historique. A mille lieues du film de Jean-Pierre Mocky, « Les ballets écarlates » (2005) qui se concentrait sur les victimes, leurs familles, et les ignobles abus sexuels, Duteurtre recontextualise l’affaire pour la dépasser et voir dans ses acteurs l’essence même de la France des années 1950. L’auteur se permet d’aller plus loin qu’Outreau et que l’horreur de la pédophilie. On pourrait le lui reprocher. Il dépeint les victimes des ballets roses comme des gamines, certes influençables, mais surtout idiotes et séduites par la belle allure de Jean Merlu et le luxe. Bref, il passe si vite sur le crime qu’on dirait qu’il l’évite. Mais l’affaire de mœurs n’est pas ce qui intéresse Duteurtre. Il y a un agenda secret et plaisant dans le livre : soutenir la thèse délicieusement conservatrice et profondément gaullienne qu’il n’y a pas de rupture entre la IIIe et la IVe République. C’est la guerre d’Algérie, puis mai 68 qui ont transformé nos sociétés. Mais au milieu des années 1950, comme avant la guerre, l’école permet l’ascension sociale, le mariage bourgeois va de paire avec l’adultère, et la « haute » s’amuse à l’opéra. Duteurtre est nostalgique des voix, des sons, des pensées de cette époque qu’il n’a pas connue mais qu’il a souvent rêvée, notamment à travers la figure –bien plus propre que Le Trocquet- de son arrière grand-père, le président René Coty. De sa nostalgie et de son travail d’archives il tire un essai historique séduisant, où le lecteur apprend ou se rappelle beaucoup de faits et d’évènements sans jamais s’ennuyer. L’écriture claire –et donc elle aussi surannée- véhicule sans effort beaucoup de matière. Dans cet essai à l’ancienne, le lecteur suit le personnage de l’auteur qui se pose ouvertement des questions importantes, d’ordre politique, social, mais aussi générationnel. Le pouvoir politique entraîne-t-il toujours chez ceux qui en ont goûté une libido puissante et un arsenal de perversités ? Pourquoi est-on choqué de voir une lolita de quatorze ans en objet de désir d’un vieil homme libidineux, mais plus du tout dès qu’elle a tout juste l’âge de la maturité ? Un grand homme peut-il conserver sa stature face à ses valets ? Que l’on apprécie ou que l’on se méfie de la pudeur de Duteurtre, il y a beaucoup à apprendre des « Ballets roses ».
Benoît Duteurtre, « Ballets roses », Grasset, 244 p., 17 euros
« Au fil de ce travail, comme je m’enchantais de chaque découverte ajoutée aux autres pour compléter mon puzzle d’époque, je me demandais aussi pourquoi j’éprouvais cet étrange plaisir à ranimer le passé, à faire revivre les morts, à remonter le temps avec nostalgie… Peut-être parce que, sans cette continuité de l’Histoire, sans cette faculté de relier les époques, l’existence humaines paraîtrait trop absurde et solitaire, simple poignée de destins et de moments évaporés dans l’infini. Le sentiment que le passé est toujours là , dans nos caves et nos greniers, qu’il suffit de fouiller pour recréer des liens entre les vivants et les morts, m’a particulièrement réjoui pendant plusieurs mois, tandis-que je devenais familier de lieux étranges où se conservent- dans des registres, dans des livres et des bobines de pellicule- tous ces fragments épars de nos vies » p. 240
Yaël Hirsch
Wolverine relance le phénomène
avril 27, 2009 by Eric
Filed under A l'affiche, Aujourd'hui, Ciné, Journée
Il y a trois ans de cela, la trilogie X-men se concluait sur un épisode en demi-teinte. Les effets spéciaux et l’action étaient là , mais le film se révélait en dessous des espérances. La faute est quasiment réparée avec ce nouvel épisode revenant sur le passé du mutant Wolverine, incarné depuis 2000 par Hugh Jackman. Réalisé par Gavin Hood (Mon nom est Tsotsi, Détention secrète), X-men origins : Wolverine est un agréable divertissement qui relègue, malheureusement, l’histoire au second plan.
Fin du XIXe siècle. Le jeune James Howlett découvre, suite à la mort de son père, qu’il a des griffes aiguisées. Également doté du pouvoir d’autorégéneration, il ne peut pas vieillir. Traversant les années , il participe donc en tant que soldat aux différents conflits du XXe siècle. Lors de la guerre du Vietnam, il est recruté, avec Victor Creed, par le colonel William Stryker pour participer à un projet spécial avec d’autres mutants. Ne partageant pas les mêmes valeurs que ses patrons, James se retire suite à une mission en Afrique. Mais, six ans plus tard, son passé le rattrape. Les événements qui suivent le mèneront à devenir le Logan/Wolverine que nous le connaissons.

Les scènes d'actions sont époustouflantes.
Le film remplit donc son contrat… en partie. Il y a de l’action, du divertissement, des effets spéciaux de qualité… Le rythme est intense, sans temps morts. Le tout est soutenu par des acteurs au meilleur de leur forme. Hugh Jackman est à l’aise avec un personnage qui n’est plus le héros bête et méchant qu’il était devenu lors du troisième opus de la saga X-men. Le mutant est, ici, torturé par ses émotions. Liev Schreiber (déjà vu dans la trilogie Scream) excelle quant à lui dans le rôle du salaud sans pitié, Victor Creed, plus connu sous le nom de Dents de Sabre. Le film réunit aussi quelques seconds rôles remarquables. Mais malheureusement ces personnages disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus…
A vouloir en faire trop, le film se perd. Plusieurs autres éléments participent au bâclage en bonne et due forme de l’histoire. Wolverine ne respecte pas toujours les épisodes déjà sortis sur écrans ; les incohérences en lien avec le futur qui a été décrit dans X-men sont nombreuses. On se demande en effet à la fin de la séance comment Dents de Sabre peut-il ne pas reconnaître Wolverine lors de leur première rencontre dans X-men, alors que les deux personnages se côtoient régulièrement dans le scénario de X-Men origins ? Autre exemple d’incohérence spécifique cette fois à cet épisode : Gambit, mutant capable de transformer n’importe quel objet en explosif, apparaît souvent de nulle part pour sauver la mise.
Sans retrouver la maîtrise de Bryan Singer, réalisateur des deux premiers épisodes, Gavin Hood réussit tout de même à surpasser X-Men L’affrontement final et relever ainsi le niveau de la franchise. Les fans du comics crieront sûrement à la violation de l’Å“uvre originale mais le spectacle est au rendez-vous.
Eric Provot
Essai : Les hommages de Milan Kundera
avril 14, 2009 by marie
Filed under Littérature
De Fellini à Anatole France en passant par Xenakis, Breton et Schönberg, le romancier Milan Kundera rend hommage dans son dernier essai aux artistes et poètes qu’il aime, qu’il les ait rencontrés ou non.  Au travers ce florilège d’éloges, le théoricien revient, par ses analyses d’oeuvres, sur les thèmes qui lui sont chers : l’Art du Roman, l’histoire de l’Art, l’exil et l’artiste face aux totalitarismes. Un salon de curiosités à lire comme une invitation à penser… et à lire…
D’après Milan Kundera, les modes littéraires sont lancées par quelques intellectuels parisiens qui, malgré leurs connaissances bien parcellaires d’une oeuvre, décident de mettre à l’index un auteur. Cet Index laïque, appelé « liste noire » par l’essayiste est suivi minutieusement par de dociles lecteurs soulagés de voir leurs bibliothèques de livres recommandés allégées.
Horrifié par une histoire littéraire aussi arbitraire, le lecteur ému qu’est Kundera est allé fouiller dans ces listes trop vite enterrées. Il a ressorti Anatole France et ses Dieux ont soif, un roman dans lequel « l’insupportablement dramatique » de l’Histoire (ici, la Terreur) coexiste avec « l’insupportablement banal du quotidien ». Ayant, dans sa propre vie de dissident et d’exilé expérimenté combien le sentimentalisme pouvait être lié à la cruauté, Kundera salue chez Anatole France (comme chez le compositeur Xenakis ou dans L’Ulysse de James Joyce), « l’absence de coeur » du romancier banni. Contre un art sentimental et manichéen, Kundera oppose des oeuvres qui permettent de « tenir déployé l’éventail des sentiments et des réflexions ». A cette seule condition, l’art pouvait et peut tenir tête aux régimes totalitaires du XXème, qu’ils soient nazis ou staliniens. L’art moderne est donc l’art « objectif » qui, comme la musique de Xenakis, les froids tableaux de Bacon ou La Peau de Malaparte, oppose « la sonorité objective du monde » à la « subjectivité des âmes ».
Pour que l’éventail des nuances si cher à Kundera soit dans la vie comme dans les oeuvres, le romancier en appelle à une mémoire qui ne doit pas seulement être celle des événements historiques, mais aussi celle des oeuvres qui les racontent : Un survivant de Varsovie d’Arnold Schönberg pour la Shoah ou, pour l’époque stalinienne, La Plaisanterie de Kundera (et c’est moi qui le dis !). Au final, avec sa Rencontre, l’essayiste est comme le personnage de Juan Goytisolo dans Et quand le rideau tombe, il est l’homme âgé qui, en face d’un parterre de journalistes glosant sur les dernières guerres de Tchétchénie, ressort des vieilles bibliothèques Hadj Mourat de Tolstoï, un roman « qui raconte la guerre des mêmes Russes contre les mêmes Tchétchènes quelque cent cinquante ans plus tôt ».
Exilé aux visages multiples caché derrière ses amours et son ironie, il est aussi Vera Linhartova, écrivain tchèque exilée en France dont il rappelle la communication : « L’écrivain n’est pas prisonnier d’une seule langue ». L’exil est-il venu pour Milan Kundera comme Vera Linhartova combler son voeu « le plus cher », « vivre ailleurs » ? Qu’importe, la romancière est venue sortir l’exil de l’écrivain du cliché et du moralisme dans lesquels ils étaient enserrés, et cela a convaincu son compatriote.
Un essai pour le rencontrer lui -Kundera- et ceux dont il fait l’éloge…
« Je comprenais que l’agitation sentimentale (dans la vie privée de même que publique) n’est pas en contradiction avec la brutalité mais qu’elle se confond avec elle, qu’elle en fait partie… ». (p 93)
Une rencontre, de Milan Kundera, Ed. Gallimard, 204 p, 17,90 euros. Avril 2009
Marie Barral
Qui n’a pas lu le liseur ?
avril 8, 2009 by Anne
Filed under Littérature
On vous l’a dit, Le liseur de Stephen Daldry pourrait ne pas sortir en France (cliquez ici). Dans le doute et pour votre plus grand plaisir (!), La boite à sorties vous fait part d’une chronique du roman (paru en 1995) :
Que dire sur Le liseur ? Que dire sur ce best-seller, écrit en 1995 par Bernard Schlink, écrivain et juge allemand, traduit en 37 langues? Il est bien difficile de dire, d’écrire, de faire sentir la richesse de cet étonnant roman qui aborde de façon magistrale et originale l’un des événements historiques les plus importants du XXe siècle : la Shoah et la difficulté pour les générations futures de gérer ce passé.
Le livre commence pourtant de façon assez banale : un jeune allemand de 15 ans, Mickael Berg entame une liaison avec une femme de vingt ans son aînée, Hannah. Se crée entre eux une relation passionnelle et un rituel : à chaque visite, Mickael lui fait la lecture à haute voix. Mais l’accent nabokovien du roman s’estompe dans la deuxième moitié du livre : l’intrigue s’approfondit et l’aspect historique du roman fait peu à peu surface, ainsi que les questionnements existentiels du garçon, devenu désormais un jeune adulte, qui tournent autour de thématiques essentielles : le temps, le souvenir, la culpabilité, le voyage, la culture, l’Histoire. Les indices parsemés dans la première partie amènent ensuite à des révélations : Hannah ne sait pas lire, mais surtout, elle est accusée de la mort de nombreux Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale.
L’intrigue est menée avec virtuosité. L’intime et l’universel se mêlent et se démêlent, et le couple devient vite la métaphore de ce moment d’Histoire.
En effet, la première partie se base sur l’histoire d’amour, mais l’on comprend très vite la portée universelle que peut avoir leur relation. Leur liaison symbolise la culpabilité d’une Allemagne qui tente désespérément d’oublier son passé. Mickael s’est lié au passé, inconsciemment, en entretenant une passion fusionnelle avec une criminelle, et s’oppose ainsi aux jeunes allemands de sa génération qui tentent à tout prix de se distancier de leurs parents, de leurs ancêtres, criminels aux yeux de l’Histoire. Cette première faute est doublée d’une deuxième, puisqu’il entretient une liaison avec une femme mûre, image de la mère, crime Å“dipien que les bains rituels ne parviennent pas à effacer. Et cette double culpabilité scellera pour lui la fin de l’enfance et de son innocence.
Le deuxième moment est avant tout une quête. Là , de nouveau, une métaphore biblique, puisque le jeune garçon accède à la connaissance, connaissance de l’identité réelle d’Hannah, son Hannah. Et la blessure est à la fois personnelle (celle d’un garçon abandonné par son amante) et universelle (les crimes qu’on l’accuse d’avoir commis). Il s’agit de savoir réparer cette blessure, ou du moins de la comprendre pour l’apaiser. C’est cette recherche d’apaisement, à la fois intime et historique, que tente d’accomplir le jeune homme, une fois adulte. Mais la plaie est profonde, il dit se sentir anesthésié, comme spectateur de sa propre vie, et les voyages constants (voyages temporels, voyages réels, voyages par la lecture ou par l’écriture, voyage par la mémoire ou par le rêve) le mènent vers une libération progressive. Ce n’est qu’à la fin du roman, par la mort d’Hannah, qu’il pourra enfin s’émanciper, de la culpabilité et des regrets.
L’originalité du livre réside surtout dans la façon dont l’auteur aborde l’histoire. Un style épuré, des phrases courtes, et surtout, un regard. Car le récit est autobiographique, et c’est à travers le regard du garçon que l’on a peu à peu des indices qui laissent affleurer l’idée d’un crime. Cette intimité du narrateur, parfaitement maîtrisée, apporte un souffle, une tension au roman : en effet, la première personne est toujours hésitante, ne se souvient pas ou fait semblant d’oublier, regrette, observe, déduit, questionne. Pas de sentimentalisme ni de tragique historique pour traiter un sujet aussi lourd. Simplement un jeune homme, ses peurs, ses sentiments, ses frustrations et ses éternels questionnements. Un être face à l’Histoire. Mais ce regard est également un regard au sens propre du terme : il voit les choses, les décrit, les images sont omniprésentes et la culture du visuel se répand et s’amplifie. Il y a là une volonté délibérée, de la part de l’auteur, de faire sentir au lecteur ce que l’on ne peut représenter. La saturation visuelle donne une grande force et une originalité au style du roman, l’écriture palliant ainsi le défaut des mots… ce qui a peut-être donné toute sa force à l’adaptation cinématographique… dont nous sommes pour le moment privés.
Anne Monier
La décennie rouge, de Michel Deutsch à la Colline
mars 23, 2009 by marie
Filed under Coup de coeur, Théâtre
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« Il faut faire confiance au prolétariat » déclare d’outre-tombe Rosa Luxembourg. Les membres de la Bande à Baader ne peuvent croire la révolutionnaire. Leurs pères, ces anciens nazis, ont fait des ruines d’Allemagne de l’Ouest un des plus riches Etats d’Europe. Ce miracle économique qui s’est construit au prix de l’action politique : Bonn s’est vendue aux mains des « impérialistes » américains, tandis que la classe ouvrière, « achetée » à coup d’acquis sociaux et de hausses des salaires, s’est tue. Il n’est dès lors plus possible de faire confiance au prolétariat pour mener la révolution estiment Andreas Baader et sa compagne, Gudrun Esslin. Ce sera donc à eux, étudiants et membres de la gauche extra-parlementaire de mener le combat révolutionnaire. Leur première pierre fut, en avril 1968, le feu aux grands magasins Kaufhof et Schneider à Frankfort. Des cendres de cet incendie naîtra la Fraction Armée Rouge (dite aussi Bande à Baader). Des intellectuels comme la journaliste Ulrike Meinhof se joindront à  la bande d’Andreas et, dès 1970, l’action violente sera ajoutée aux vocabulaire des contestataires.
L’histoire de la bande à Baader épouse celle de l’Allemagne sur une décennie, de 1967 à 1977 : en 1967 Benno Ohnesor, un étudiant qui manifeste contre la venue du Shah d’Iran en RFA est abattu par la police. Dix ans plus tard, Baader et plusieurs des membres de la RAF sont trouvés morts dans leurs cellules.
C’est, en deux heures de temps, cette décennie « rouge » que Michel Deutsch raconte. Le dramaturge avait à l’origine créé cette pièce pour la radio (France Culture). Pour évoquer des faits s’étalant sur 10 ans sans prendre parti et sans ennuyer les auditeurs, l’écrivain a écrit un texte à plusieurs « voix » : celles révoltées des jeunes étudiants, celle analytique de la journaliste puis terroriste Ulrike Meinhof, celles soit-disant « neutres » des lecteurs de la presse et, enfin, le son froid de la radio.Â
 Sur scène, comédiens, vidéos, et marionnettes s’ajoutent aux voix. Entraîné dans le tourbillon de l’Histoire, le spectateur perd ses repères. Les membres de la bande à Baader sont tantôt de jeunes idéalistes qui ont lu Lénine, Mao et Rosa Luxembourg, tantôt des excités qui ont ajouté au tryptique « sexe, drogue and rock’n roll » le mot « révolution ». Et effectivement, dans leurs panthéons se cotoient les fedayin -auprès de qui ils ont appris le maniement des armes-, Bonnie & Clyde, les Rolling Stones et 1789.
Plus qu’une pièce esthétique, La décennie rouge telle qu’elle est présentée au théâtre de la Colline est une fresque historique. On en ressort l’esprit embrouillé mais ouvert sur une période qui nous paraîssait tellement lointaine…
Durée du spectacle : 1h50
Livre : Los Demonios, de Valérie Boronad
mars 19, 2009 by marie
Filed under Littérature
 D’après la théorie des “dos demonios“, la dictature et la guerilla sont les deux faces d’une même main, celle à l’origine de l’Etat argentin totalitaire de la fin des années 70 (1976-1983). Dans le récit de Valérie Boronad (aux Ed. Belfond) les demonios sont ces desaparecidos qui hantent les vivants ou les fantômes produits par des esprits fatigués en vue de survivre dans un silence trop assourdissant…
C’est une visite bien étrange que fait Samuel en venant visiter ce vieil hôtel aux chambres peuplées de fantômes : sa mère Ana qui, lorsqu’il était enfant, dessinait au travers de ses larmes le visage de son mari resté en Argentine ; Augusto, le vieil exilé auquel le gamin se confiait et qui, dans sa solitude, s’adressait à sa femme décédée ; et enfin Tango, lui-même ou plutôt un autre, un petit garçon rêveur qui avait pour acolyte une trop lumineuse amie, Camilia, et pour objectif celui de retrouver son père.
Dans son optimisme de petit garçon, Tango rédigeait pour ce père sans adresse de vaines lettres : « Peut-être qu’on peut y croire » se répète-t-il inlassablement. De l’autre côté de l’Atlantique, la démarche est la même : le combattant Luis écrit coûte que coûte à celui qu’il a quitté bébé afin de témoigner de l’homme qu’il est. Les deux correspondants ne se rejoindront jamais et il faudra la ténacité d’un Tango ressuscité en Samuel pour tenter, par un roman, de recoller les morceaux d’un passé perdu dans les ténèbres argentines.
 Dramaturge de profession, poète quand elle est romancière, Valérie Boronad est aussi géologue. Strate par strate, elle sonde les profondeurs qu’elle a au préalable creusées et son enquête progresse en même temps que la catharsis de ses personnages. Comme Isabel Allende dans D’amour et d’ombre (qui traite de la dictature chilienne), Mme Boronad ne nous offre pas, avec Los Demonios, un livre politique mais une émouvante saga familiale.
« C’était un peu comme un rendez-vous secret auquel elle avait songé toute la journée. Papa devait être là à l’attendre, sur un trottoir de Buenos Aires, dans le soir qui montait. Mais en arrivant, elle ne l’a pas trouvé. [...] Pendant des heures, de plus en plus angoissée, elle a scruté la nuit dans le vide béant de chaque feuille blanche. »
 Los Demonios, Valérie Boronad, Ed Belfond, 222 p. 18 euros, En librairie
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Sur les planches : le 21 mars au Centre culturel de Ris-Orangis (91)
Théâtre de Fontainebleau (91) le 25 mars 2009
 Pôle culturel de Sainte-Maxime (91) en octobre 2009
Livre : Nous autres, de Stéphane Audeguy
février 25, 2009 by yael
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Dans son dernier roman, l’auteur de la « Théorie des nuages » (Gallimard, 2005) nous fait voyager dans plus de cinquante ans d’Histoire au Kenya. Un livre qui fonctionne comme une suite d’images saisies au vif.
Pierre, un Français de 33 ans se rend au Kenya pour reconnaître le corps de son père, Michel, et l’enterrer là où l’aventurier de soixante ans aurait aimé reposer. C’est-à -dire au plus profond de la terre kenyane qu’il avait adoptée jusqu’à se donner une mort « locale ». C’est la deuxième fois de sa vie, seulement, qu’il voit son géniteur, et pourtant, presque malgré lui et sans curiosité spéciale, le monde animé qui avait entouré Michel le happe. S’il court assez vite, il trouvera même l’amour dans ce pays si familier malgré ses nouveautés.
C’est en courts chapitres, sans dialogues et sans épanchements sur la psychologie des personnages que Stéphane Audeguy aborde de manière quasi-documentaires plusieurs aspects de la cohabitation entre européens et indigènes au Kenya. Ses flashbacks sur la vie de Michel ou des personnages de son passé donnent au livre une profondeur historique. Le roman a les inconvénients de ses qualités : aussi fortes soient les images dégagées, on ne s’attache pas aux personnages, ni d’ailleurs vraiment aux rapports anciens colonisateurs- anciens colonisés qui ne sont qu’esquissés. A acquérir pour barouder dans sa chambre.
Stéphane Audeguy, “Nous autres”, Gallimard, 17,50 euros.
«Pierre s’approche de la table de marbre où l’on a posé le corps, drapé jusqu’à la taille dans un linge bleu pâle. Il ne parvient pas à être ému. Il essaie pieusement d’éprouver des sentiments filiaux, mais sans succès. La curiosité l’emporte chez lui, comme toujours. En l’absence d’un système de conditionnement de l’air, de beaux ventilateurs brassent des effluves mentholés. Le cadavre sort d’une chambre froide, il est couvert d’une légère pellicule de givre qui lentement atteint son point de condensation. Pierre se demande s’il est congelé profondément ou non. Il pense à ces romans de science-fiction où des individus cryogénisés, allongés dans des cryptes, attendent d’un autre monde, une seconde vie. A ses côtés un employé de la morgue plein de tact attend, l’air recueilli .» p. 18-19.
Yaël Hirsch
Les années de plomb racontées en un huis-clos, au théâtre de l’Est parisien
Face à face dans une pièce grise, froide, une jeune fille menottée à peine vêtue d’une blouse blanche et un médecin consciencieux : apparemment une visite médicale « de routine » dans une prison allemande lors des « années de plomb » ; en tous cas un huis-clos saisissant de l’auteur suédois Lars Norén à voir au théâtre de l’Est parisien jusqu’au 7 février.
En théorie, lors d’une visite médicale, les questions sont posées par le médecin… Dans ce cabinet froid et gris, grande boîte d’acier aseptisée, les rôles sont inversés : il connaît son dossier médical et l’invite à tendre son bras, ouvrir la bouche, à s’allonger… tandis qu’elle, tout en se rebiffant, interroge : «qui êtes vous ? » « Quel âge avez-vous ? « « Avez-vous déjà été là -bas ? » (à Auschwitz ?) Le « Docteur en médecine » s’offusque, griffonne quelques notes sur son dossier, puis répond à l’occasion. Il a bien, avec l’administration, pris des « cours où on n’apprend à ne pas réagir », mais la tension se fait de plus en plus forte : elle le soumet à la question tandis que lui recule imperceptiblement son siège. Qu’à fait son grand-père pendant la guerre ? Quel sens y-a-t-il à soigner dans une prison où, dans les cellules, la lumière est constante, aussi envahissante que le silence est assourdissant ?
A cette souffrance, à la grève de la faim, à la mort proche et surtout aux actes terroristes commis par la jeune femme (n’a-t-elle pas tué de sang froid ?), l’homme oppose ses visites effectuées avec conscience, le sentiment d’être un bon patriote et d’élever ses enfants comme tels. Dans le culte de la famille, de la responsabilité, du travail… Dans la chambre de son fils « tout est comme se doit être », le petit réseau de train électrique hérité du grand-père fonctionne à merveille, les locomotives se meuvent dans un balai bien orchestré. Et le père, rentrant du boulot épuisé, se ressource dans la contemplation de cet ordre mécanique.
Voilà ce que le médecin raconte à la jeune fille qui, détenue depuis des années, mourra en prison pour avoir semé chaos et décadence. Dans la pièce, « elle » qui s’identifie à Simone Weil et pense à Willy Brandt, n’est pas nommée. Quelle utilité à le faire puisque de toute façon, elle n’est plus rien, pas même humaine, seulement criminelle ainsi que prétend le médecin ?  Â

Crédit photo : Christophe Perton
Dans la réalité, pour dresser le portrait de cette jeune fille, le dramaturge Lars Norén s’est inspiré d’Ulrike Meinhof. Cofondatrice de la RAF (Fraction armée rouge mieux connue sous le nom de « Bande à Baader »), organisatrice de plusieurs attentats, la jeune femme fut arrêtée en 1972, placée en quartier de haute sécurité et torturée… Par l’affrontement entre le fonctionnaire bourgeois conservateur et la révolutionnaire, Lars Norén décrit avec finesse la réouverture des plaies de la Seconde guerre mondiale dans l’Allemagne des « années de plombs » (70’s). En héritier du dramaturge suédois August Strindberg, il fait, dans ce huis-clos, vaciller nos schèmes de pensées. Mal et bien se grisent et la folie (qu’incarnent la jeune femme qui se tord au sol de douleur) devient lucide. Dans ce balai psychologique, les comédiens Vincent Garanger et Hélène Viviès s’effraient et tremblent tour à tour mais, toujours, dansent admirablement. Quand le langage est tourné et retourné en tout sens, restent les actes.
Acte, au Théâtre de l’Est Parisien, un texte de Lars Norén (écrit en 2001), mise en scène Christophe Perton jusqu’au 7 février, du 19 au 31 janv, tous les soirs sauf le dimanche à 21h, puis du 2 au 7 fev à 21h. 22 euros, 15,50 euros pour les habitants du 20e arr et les plus de 60 ans, 11 euros pour les moins de 25 ans, les étudiants et les demandeurs d’emploi, 8, 50 euros, pour les moins de 15 ans et les RMitses. 157 av Gambetta, Métro St-Fargeau Résa : 01 43 64 80 80. 1heure, pas d’entrée dans la salle après la fermeture des portes.
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Crédit : Christophe Perton
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Marie Barral
« Repartir à zéro » au musée des Beaux Arts de Lyon
janvier 6, 2009 by marie
Filed under Art contemporain
« Repartir à zéro » au musée des Beaux Arts de Lyon
« Il me fallait repartir à zéro, comme si la peinture n’avait jamais existé », ce qui est une autre manière de dire, précise Barnett Newman, que « la peinture était morte ». L’artiste new yorkais évoque ainsi, en 1970, la situation de « crise morale » dans laquelle le monde –et l’artiste- se trouvait après la Seconde guerre mondiale, en 1945. “Repartir à zéro” est aussi en ce moment le titre d’une riche exposition qui se tient au Musée des Beaux Arts de Lyon jusqu’au 2 février.
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B. Newmann, Untitled, 1946.Â
Dans les années 1930, Barnett Newman avait peint des Å“uvres expressionnistes qu’il avait par la suite ensuite détruites. Il s’était fait critique d’art. « Repartir à zéro » à la fin de la guerre signifie donc pour lui, en premier lieu, reprendre le pinceau, créer de nouveau mais en s’échappant des courants jusqu’alors existants : des artistes réalistes, ceux du « folklore » qui représentaient des scènes « rustiques » ; des « puristes cubistes » dont l’art n’a aucun lien avec la réalité ; et, enfin, plus méritants et moins futiles mais tout aussi voués à l’échec, des « surréalistes qui s’épuisaient en à créer un monde imaginaire ». Il n’y avait donc « Rien dans la peinture existante qui puisse servir » à Newman… Ou presque. S’inspirant des surréalistes et de l’art indien, le new yorkais va retracer sur ses toiles des formes géométriques abstraites, noire et blanches mais pas moins vivantes, sphères blanches qui, comme des trous noirs, semblent aspirer le spectateur.
La démarche de Newman, qui par sa citation et ses toiles ouvre et ferme, ponctue même, l’exposition, fut celle de nombreux plasticiens en 1945. Qu’ils viennent d’Outre Atlantique ou du Vieux Monde, sculptent ou peignent, aient les traits précis des bonhommes d’Henri Michaux, ou, dansent au-dessus de leurs toiles comme Jackson Pollock, tous choisissent l’abstraction pour exprimer l’horreur de la guerre, le chaos qui s’en suit ou la nécessité de faire table rase du passé.
La première salle de l’exposition reprend des tableaux qui, de par leurs titres, font directement figures de témoignages : Le Mort de Dachau d’Olivier Debré ou l’Otage de Jean Fautrier (qui lui aussi, avant la guerre, peignait des toiles expressionnistes figuratives).Â

                                                             Otage, J. Fautrier, vers 1943
 Le témoignage ne suffit pas, les artistes se doivent de « saper la culture » à l’origine de la guerre, du désastre : tel fut le mot d’ordre du groupe Cobra, constitué en 1948. Cobra, ou Copenhague, Bruxelles, Amsterdam, trois capitales de l’art occidental, trois capitales qui devront renier, ou plutôt dépasser ce qu’elles ont engendré pour « expérimenter » une peinture nouvelle, inspirée du surréalisme (fervent ferment d’un monde nouveau) et des arts premiers. Constant peint en 1949 L’animal sorcier, Asger Jorn ce coloré Untitled :Â
 En France le peintre Jean Dubuffet s’inspire aussi des arts premiers pour les détourner, les souiller presque, de références occidentales. Sa Venus du trottoir rappelle des figures préhistoriques comme la Vénus de Willendorf.
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                                                         Vénus du trottoir, J. Dubuffet, 1946
 Elle fait écho dans la même salle à la Venus blanche de Roger Bissière (1946). Striée de blanc et de rouge, la figure féminine qui semble être prise en cage, n’a, accompagnée d’un enfant, plus rien d’une Vénus… Un an plus tard, le grand public découvre les grottes de Lascaux. Nouveauté qui tombe à point nommé : Hans Hofmann s’inspire des peintures murales pour La troisième main (1947)

                                                      Vénus blanche, Roger Bissière, 1946
Les plasticiens « repartent à zéro » grâce aux primitifs donc, ou en adoptant de nouvelles techniques artistiques. L’américain Jackson Pollock revoit non seulement le sujet mais aussi la manière de créer. La peinture est chez lui tant un produit fini que le processus de création : état de transe dans lequel se met l’artiste après de longues heures de réflexion,  comme un chamane. (cf exposition Joackson Pollock et le chamanisme à la Pinacothèque, cliquez ici)
 « Le peintre moderne n’est inspiré par rien de visible, mais seulement par ce qu’il n’a pas encore vu. Les choses l’ont abandonné, il commence avec le rien » disait Harold Rosenberg. Avec son Concept spatial (1949), Lucio Fontana perce violemment la toile, comme si ce faisant, il lui otait de son contenu… L’œuvre n’est plus qu’ensemble de vides ; les trous aspirent évident, champ de pores qui permettent à l’œuvre de respirer.
 De cette apologie du rien, de cette philosophie de la table rase, de cet hymne à l’abstraction, les commissaires ont fait une exposition riche, complète et pédagogique. Organisant en thèmes simples une peinture qui ne souffre les classifications, Eric Chassey et Sylvie Ramond n’ont pas lésiné sur les outils pour inscrire les Å“uvres dans leurs contextes : chronologies, films, panneaux explicatifs… (et ce dans la réalité comme dans le monde virtuel; cf le site internet).
« 1945-1949 Repartir de zéro, comme si la peinture n’avait jamais existé », Musée des Beaux arts de Lyon, jusqu’au 2 février, 04 72 10 17 40. ts les jours sauf mardi et jours feriés, de 10h à 18h (vendredi 10h30). expo : 8 eurosou 6 euros, 20 place des Terreaux, Lyon.
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Marie Barral
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L’Etrange histoire de Benjamin Button
Le film le plus attendu de ce début 2009 est sans doute “L’Etrange histoire de Benjamin Button” de David Fincher qui sortira sur nos écrans le 4 février 2009. Read more
Histoires d’exils et de frontières, au Lucernaire
L’Humanité, le journal, avait commandé, à l’occasion de son 100e anniversaire, en 2004, une série de textes à des dramaturges. Le sujet était : « un siècle d’humanité ». Ni plus ni moins. L’écrivain d’origine béninoise José Pliya avait participé à l’exercice. Au Lucernaire, trois comédiens incarnent brillamment ses lettres, des courriers envoyés des 4 coins du monde et qui racontent l’amour, l’exil et l’identité. Très beau spectacle.
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 « Un siècle d’humanité ». On n’eût pas pu trouver un sujet plus large, plus abstrait, plus dangereux… Mais José Pliya est bon élève, auteur récompensé en 2003 par le prix du Jeune théâtre André Roussin de l’Académie Française pour Le Complexe Thénardier. En dramaturge, il a fui les concepts et les discours creux qui, quoique bien jolis, auraient pu être écrits sur ce siècle, et sur cette humanité ; en dramaturge, il crée des personnage, leur invente des histoires, les inscrits dans un espace et un temps déterminés et les fait parler, rire et pleurer, jusqu’à ce qu’ils soient bien vivants. Ainsi ce soldat parti combattre en Europe en 1914 et qui, du fin fond des tranchées, écrit au Maréchal pour lui demander à « être enterré en terre française, du Sénégal » ; ainsi cet immigrant mexicain coincé en centre de rétention qui rêve d’Hollywood et loue le très « fort » Arnold Schwarzenegger, ou cette jeune militante du NSDAP qui demande à Hitler de lui rendre les enfants qui lui ont été enlevés….
 Le soldat sénégalais, le pied-noir et la sans papier renvoyée chez elle sont aux prises avec des lois
historiques et administratives qui les dépassent, et remettent en cause des identités depuis longtemps forgées. Comme la télé dans la blague de Mochué et David, l’humanité n’est, chez Pliya, ni noire, ni blanche, mais colorée de Préfets poètes qui appliquent la loi en s’émouvant devant un passeport, de pieds-noirs algériens partout ballottés et de femmes déportées qui s’extasient de la colère, donc de la vie, d’une des leurs. Un beau texte servi par le talent de trois comédiens : Jean-Pierre Becker, Paulin Fodouop et Isabelle Fruchart.
« Lettres d’humanité », Au Lucernaire, jusqu’au 3 janvier du mardi au samedi à 19h, 53 rue Notre Dame des Champs, Paris 6e, métro ND des Champs, 01 45 44 57 34. Tarif web étudiant ou sénior : 15 euros, tarif web : 20 euros. Rencontre avec l’auteur mardi prochain, le 16 décembre, à l’issue de la représentation.Â

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Olivier Messiaen, compositeur et ornitologue
 A la Salle Pleyel, au Théâtre des Champs Elysées, à la Trinité oui à la cathédrale de Chartes, l’ont fête un même anniversaire, celui des 100 ans de la naissance du compositeur Olivier Messiaen. Read more
« Dans la ville chinoise », à la Cité de l’architecture
juillet 24, 2008 by marie
Filed under Architecture, Expos
Jusqu’au 19 septembre, la Cité de l’architecture et du patrimoine s’immisce dans la ville chinoise… Pékin, Canton, Chengshi, Shangaï, autant de prétextes pour mieux comprendre un Empire, ses mutations économiques et sociologiques.
« Ferme les yeux et le noir des caractères va faire apparaître les lumières de la ville ». L’expo s’ouvre sur les mots de Peter Handle puis est scandée par une série d’idéogrammes. Le premier, “Yuan”, ou jardin, agit comme un sas entre notre monde européen et la cité chinoise. Le jardin des lettrés et les cerfs volant (en chinois littéral « cithares à vent ») ondulant sur les gratte- ciel donne le ton : à l’architecture et à l’urbanisme, les Chinois mêlent croyances et poésie. Rien ne l’illustre mieux que le Fengshui, l’art taoïste qui vise à l’harmonisation d’un lieu afin de favoriser le bien être et la prospérité de ses habitants. Dans cette optique, les sépultures du cimetière de la baie de Pangwan sont construites en fer à cheval, dos à la montagne et face à la mer, et les tracés des plans de la Cité interdite suivent le modèle des étoiles dans le ciel. Ainsi, l’architecte cherche à « canaliser les forces de l’univers et harmoniser leurs circulations entre les Hommes ». Le maître Fengshui travaillant sur la tour HSBC de Shangaï visait-il si haut ?
Inaltérables jusqu’au début du XX ème siècle, voire même « étonnamment stable jusqu’au début des années 1980 », les formes de constructions chinoises ont par la suite rapidement évoluées, pressée en cela par la croissance économique, le « Enrichissez-vous ! » de Ding Xiaoping. Aux grands chantiers d’équipements publics de Mao ont suivi les extraordinaires hémorragies de métropole, les villes-nouvelles de la province de Canton et les grands chantiers olympiques pékinois…. Mais tout va très vite en Chine, les programmes de destructions pointent leurs limites, aussi dans le « Paris de l’Orient » (Shangaï est la plus grande ville du pays en termes de peuplement), les autorités optent pour la préservation du patrimoine. Quand la poésie perd de son allant on tente de garder les poèmes… C’est du moins ce que suggèrent les commissaires qui, pour nous présenter les habitants des cités désanchantés, ont convoqué les artistes. Aux outils d’architectes aux plans d’édifices et aux photos des grandes villes, ont été associés 5 films d’auteurs parmi lesquels Attente -ou comment survivre à Chongqing, quand l’on est une femme seule avec enfant et que l’on vient de se faire raser son stand de nouilles-, et Bonne année, qui renvoit à l’écartèlement entre production capitaliste et idéologie communiste des travailleurs cantonais…
Entre chroniques urbaines et légendes d’une autre ère, l’expo nous perd comme Pékin doit pouvoir le faire… « Le cadre est large. Extra large » nous prévient la plaquette de présentation. Ainsi averti, on savoure le récit des mutations d’un Empire. Ce qui devait être une expo d’archi, devient, pour le visiteur diposant de temps, une introduction à la Chine. Nécessaire.
« Dans la ville chinoise. Regards sur les mutations d’un Empire », Cité de l’architecture et du patrimoine, jusqu’au 19 septembre. Métro Trocadéro, 1, place du Trocadéro, paris 16e, TP :8 euros, TR : 5 euros. Ts les jours sauf le mardi, de 11h à 19h, nocturne le jeudi jusqu’à 21h.

Un arc-en-ciel dans la nuit, de Dominique Lapierre
juillet 19, 2008 by marie
Filed under Littérature
L’auteur des célèbres Ô Jérusalem, New-York Brûle-t-il ? et La Cité de la Joie revient dans son dernier livre sur l’histoire de l’Afrique du Sud. A l’heure où le « Père de la nation » Sud-africaine fête ses 90 ans, cet ouvrage sonne comme un hommage.
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 Sous une couverture peu engageante, oscillant entre la collection Arlequin et le mauvais thriller, se cache le captivant récit d’un pays dont on ne retient bien souvent que deux noms : « apartheid » et « Mandela ».
Aux origines de l’Afrique du Sud, une simple histoire de salades… La Hollande protestante du XVIIème siècle craint pour ses activités commerciales : les équipages de la Compagnie des Indes orientales d’Amsterdam sont décimés par le scorbut, un mal causé par le peu de vitamines, et donc de légumes, contenus dans les repas des voyageurs aux longs cours. D’après témoins, se trouve quelque part au Sud de l’Afrique un eldorado verdoyant. Une poignée de Hollandais y sont envoyés pour planter des salades et faire de la péninsule du Cap une escale alimentaire. Refusant de pousser plus loin l’aventure coloniale, Amsterdam demande à ses expatriés de construire au bout de la presque-île un canal afin de séparer ce « morceau de Hollande » du reste du continent. L’entreprise était bien trop ambitieuse, le canal est remplacé par une haie d’amandiers sauvages.
« Quatre siècles plus tard, l’odeur de miel et de camphre provenant des rejetons de ces arbres aux longues fleurs bleuâtres embaume toujours la campagne au sud de la ville du Cap, écho lointain du premier acte de ségrégation raciale perpétré par des Blancs contre des Noirs en Afrique du Sud ».
Afin de retracer ces quatre siècles séparant les ambitions potagères de protestants hollandais de l’avènement du premier noir à la présidence sud-africaine, Dominique Lapierre a mené une minutieuse enquête. De ces deux années de recherches, de lecture d’archives et d’entretiens réalisés, l’auteur, qui n’est point historien mais journaliste et écrivain, nous transmet une vivante épopée. L’Histoire de l’Afrique du Sud telle qu’il la narre est d’abord celle de ses hommes, celle de Paul Kruger, l’afrikaner qui combattit l’armée britannique, celle d’Hendrik Verwoerd dont les études dans l’Allemagne nazie aidèrent à forger le concept de “liberté séparée”, celle d’Helen Lieberman, la Blanche doctoresse Å“uvrant dans les townships noirs, ou celle de Nelson Mandela, devenu du fond de sa prison à Rhodes Island, un mythe vivant, le symbole de la lutte contre l’apartheid…
Les siècles passant avec les pages, plus le récit se peuple et s’incarne, et plus l’on retrouve la fébrilité avec laquelle on avait avalé La Cité de la joie. A l’image de Nelson Mandela, Dominique Lapierre semble incorruptible, éternel philanthrope malgré –ou en deçà - de l’horreur. Son regard optimiste –mais pas moins nuancé- nous renvoie une histoire colorée… celle d’une nation comme un arc-en-ciel : blanche, métis, indienne, noire… Fut un temps, cet arc était blanc, ou du moins se voulait comme tel… Pour comprendre ces changements de teintes, saisissez-vous du livre.
Un arc en ciel dans la nuit, Dominique Lapierre, éditions Robert Laffont, Mai 2008, 362 p, 21 euros

















