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« Dans la ville chinoise », à la Cité de l’architecture

Jeudi 24 juillet 2008
24 juillet 2008 16:00au19 septembre 2008 19:00

Jusqu’au 19 septembre, la Cité de l’architecture et du patrimoine s’immisce dans la ville chinoise… Pékin, Canton, Chengshi, Shangaï, autant de prétextes pour mieux comprendre un Empire, ses mutations économiques et sociologiques.

« Ferme les yeux et le noir des caractères va faire apparaître les lumières de la ville ». L’expo s’ouvre sur les mots de Peter Handle puis est scandée par une série d’idéogrammes. Le premier, “Yuan”, ou jardin, agit comme un sas entre notre monde européen et la cité chinoise. Le jardin des lettrés et les cerfs volant (en chinois littéral « cithares à vent ») ondulant sur les gratte- ciel donne le ton : à l’architecture et à l’urbanisme, les Chinois mêlent croyances et poésie. Rien ne l’illustre mieux que le Fengshui, l’art taoïste qui vise à l’harmonisation d’un lieu afin de favoriser le bien être et la prospérité de ses habitants. Dans cette optique, les sépultures du cimetière de la baie de Pangwan sont construites en fer à cheval, dos à la montagne et face à la mer,  et les tracés des plans de la Cité interdite suivent le modèle des étoiles dans le ciel. Ainsi, l’architecte cherche à « canaliser les forces de l’univers et harmoniser leurs circulations entre les Hommes ». Le maître Fengshui travaillant sur la tour HSBC de Shangaï visait-il si haut ?

Inaltérables jusqu’au début du XX ème siècle, voire même « étonnamment stable jusqu’au début des années 1980 », les formes de constructions chinoises ont par la suite rapidement évoluées, pressée en cela par la croissance économique, le « Enrichissez-vous ! » de Ding Xiaoping. Aux grands chantiers d’équipements publics de Mao ont suivi les extraordinaires hémorragies de métropole, les villes-nouvelles de la province de Canton et les grands chantiers olympiques pékinois…. Mais tout va très vite en Chine, les programmes de destructions pointent leurs limites, aussi dans le « Paris de l’Orient » (Shangaï est la plus grande ville du pays en termes de peuplement), les autorités optent pour la préservation du patrimoine. Quand la poésie perd de son allant on tente de garder les poèmes…  C’est du moins ce que suggèrent les commissaires qui, pour nous présenter les habitants des cités désanchantés, ont convoqué les artistes. Aux outils d’architectes aux plans d’édifices et aux photos des grandes villes, ont été associés 5 films d’auteurs parmi lesquels Attente -ou comment survivre à Chongqing, quand l’on est une femme seule avec enfant et que l’on vient de se faire raser son stand de nouilles-, et Bonne année, qui renvoit à l’écartèlement entre production capitaliste et idéologie communiste des travailleurs cantonais…

Entre chroniques urbaines et légendes d’une autre ère, l’expo nous perd comme Pékin doit pouvoir le faire… « Le cadre est large. Extra large » nous prévient la plaquette de présentation. Ainsi averti, on savoure le récit des mutations d’un Empire. Ce qui devait être une expo d’archi, devient, pour le visiteur diposant de temps, une introduction à la Chine. Nécessaire.

« Dans la ville chinoise. Regards sur les mutations d’un Empire », Cité de l’architecture et du patrimoine, jusqu’au 19 septembre. Métro Trocadéro, 1, place du Trocadéro, paris 16e, TP :8 euros, TR : 5 euros. Ts les jours sauf le mardi, de 11h à 19h, nocturne le jeudi jusqu’à 21h.

Un arc-en-ciel dans la nuit, de Dominique Lapierre

Samedi 19 juillet 2008

 

L’auteur des célèbres Ô Jérusalem, New-York Brûle-t-il ? et La Cité de la Joie revient dans son dernier livre sur l’histoire de l’Afrique du Sud. A l’heure où le « Père de la nation » Sud-africaine fête ses 90 ans, cet ouvrage sonne comme un hommage.

  Sous une couverture peu engageante, oscillant entre la collection Arlequin et le mauvais thriller, se cache le captivant récit d’un pays dont on ne retient bien souvent que deux noms : « apartheid » et « Mandela ».

Aux origines de l’Afrique du Sud, une simple histoire de salades… La Hollande protestante du XVIIème siècle craint pour ses activités commerciales : les équipages de la Compagnie des Indes orientales d’Amsterdam sont décimés par le scorbut, un mal causé par le peu de vitamines, et donc de légumes, contenus dans les repas des voyageurs aux longs cours. D’après témoins, se trouve quelque part au Sud de l’Afrique un eldorado verdoyant. Une poignée de Hollandais y sont envoyés pour planter des salades et faire de la péninsule du Cap une escale alimentaire. Refusant de pousser plus loin l’aventure coloniale, Amsterdam demande à ses expatriés de construire au bout de la presque-île un canal afin de séparer ce « morceau de Hollande » du reste du continent. L’entreprise était bien trop ambitieuse, le canal est remplacé par une haie d’amandiers sauvages.

« Quatre siècles plus tard, l’odeur de miel et de camphre provenant des rejetons de ces arbres aux longues fleurs bleuâtres embaume toujours la campagne au sud de la ville du Cap, écho lointain du premier acte de ségrégation raciale perpétré par des Blancs contre des Noirs en Afrique du Sud ».

Afin de retracer ces quatre siècles séparant les ambitions potagères de protestants hollandais de l’avènement du premier noir à la présidence sud-africaine, Dominique Lapierre a mené une minutieuse enquête. De ces deux années de recherches, de lecture d’archives et d’entretiens réalisés, l’auteur, qui n’est point historien mais journaliste et écrivain, nous transmet une vivante épopée. L’Histoire de l’Afrique du Sud telle qu’il la narre est d’abord celle de ses hommes, celle de Paul Kruger, l’afrikaner qui combattit l’armée britannique, celle d’Hendrik Verwoerd dont les études dans l’Allemagne nazie aidèrent à forger le concept de “liberté séparée”, celle d’Helen Lieberman, la Blanche doctoresse œuvrant dans les townships noirs, ou celle de Nelson Mandela, devenu du fond de sa prison à Rhodes Island, un mythe vivant, le symbole de la lutte contre l’apartheid…

Les siècles passant avec les pages, plus le récit se peuple et s’incarne, et plus l’on retrouve la fébrilité avec laquelle on avait avalé La Cité de la joie. A l’image de Nelson Mandela, Dominique Lapierre semble incorruptible, éternel philanthrope malgré –ou en deçà- de l’horreur. Son regard optimiste –mais pas moins nuancé- nous renvoie une histoire colorée… celle d’une nation comme un arc-en-ciel : blanche, métis, indienne, noire… Fut un temps, cet arc était blanc, ou du moins se voulait comme tel… Pour comprendre ces changements de teintes, saisissez-vous du livre.

Un arc en ciel dans la nuit, Dominique Lapierre, éditions Robert Laffont, Mai 2008, 362 p, 21 euros

Livre : Henry Bauchau, Le boulevard périphérique

Lundi 23 juin 2008

En visitant sa belle fille atteinte du cancer, le narrateur se souvient de son amitié avec Stéphane, alpiniste et résistant. Un roman qui a valu à l’auteur belge le Prix du Livre Inter 2008.

Chaque jour ou presque, le narrateur se rend à l’hôpital, au chevet de Paule. Dans la chambre de la malade ou au cours de ses longs trajets de RER, ou sur le périphérique, lui apparait Stéphane, l’ami qu’il a connu en 1940 dans un chantier de déblaiement des ruines de la guerre. De l’homme, le narrateur se rappelle son corps élancé, sa « légèreté d’enfance » qui lui faisait être « tout entier » l’ombre « comme tout à l’heure il sera le rocher » tandis que lui n’était que labyrinthes de mots et de pensées. Il se souvient comment, au sortir de la guerre, il avait tenté d’enquêter sur la mort de cet ami résistant et comment ses recherches l’avaient mené jusqu’à Shadow, ex-officier nazi.

Ce n’est que trente-six ans plus tard, en entendant les difficiles et précieuses inspirations de Paule, ses questions nécessaires et ses longs silences, que le vieil homme se rend compte combien, les deux figures de Stéphane et de Shadow, jusque là enfouies dans ses mémoires de guerre, ont été fondamentales pour lui ; combien, associées à Paule, elles le renvoient à sa fragile condition de vieillard. « Implacables les autres pour vous faire constater que tout change et pour vous apprendre à mourir » (p206) : le narrateur a donc pris acte de ces changements et, dans une langue emprunte tout à la fois de pudeur et d’humilité, il n’hésite pas à évoquer ses fragilités, la lenteur de son corps et les tours que lui jouent son esprit. Le roman ne se penche pas sur la mort –que dire de ce que l’on ne connait pas ?- mais de la manière d’apprendre à mourir, et donc à vivre.

A plus de quatre-vingt dix ans, Henry Bauchau se raconte sans le dire. Après tant de pages parcourues, la plume est restée légère et poétique, souvent psychanalytique, toujours émerveillée. Le vieil écrivain porte en lui le jeune homme plutôt qu’il ne le remplace ; aux expériences accumulées semble s’être simplement ajouté une perception plus fine des réalités. Quelques semaines avant la remise du prix, le livre d’Annie Ernaux, Les années (cf. art. en3mots du 4 mai 2008), était évoqué comme lauréat possible. Annie Ernaux n’aurait pas volé la récompense mais le poète belge avait cette légèreté à parler de profondeurs, cette lumière des hommes au crépuscule de leur vie grâce à laquelle, (par le boulevard), il rejoignait Stéphane sur les hauteurs….

« Non pas sa beauté à lui, Stéphane, mais celle de l’homme jeune, le bel équilibre des jambes, des hanches fines, des épaules larges. Le défaut du dos, un peu arrondi par le travail, ajoute à l’ensemble la menace du caractère précaire de la beauté » (p 22).

Le Boulevard périphérique, Henry Bauchau, ed. Actes Sud, 2008, 255 p, 19,50 euros.