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« Faux-père » de Philippe Vilain

Lundi 29 septembre 2008

VilainComment passer du macho au père, ou du père au macho ? Voilà la question centrale du roman de Philippe Vilain, « Faux-père ». Dans ce récit rédigé à la première personne, l’auteur parle d’une expérience qui sent le vécu. C’est l’histoire d’un homme qui hésite entre l’enfance et l’âge adulte, et qui croit pouvoir choisir entre un côté ou autre.

Roman pour macho. C’est l’étiquette qu’on a envie de coller sur « Faux-père » de Philippe Villain (sélectionné pour les Prix Fémina et Flore 2008). Un homme à femmes qui raconte son histoire avec une femme : « Certains hommes tueraient pour le pouvoir et l’argent, moi je tuerais des hommes pour une belle femme (…) seule la beauté des femmes parvient, au cœur de mon ennui, sans jamais me lasser, à me faire exister » (p.79).
Comment violer un homme
Dès que son amie du moment, une turinoise, Stefania, lui apprend qu’elle est enceinte, le roman devient celui de la paternité. L’entrée en matière est fracassante : « Cet enfant que Stefania attendait, qu’elle avait décidé seule de se faire faire, ne me concernait pas. Pouvais-je considérer ce viol comme une preuve d’amour ? » (p. 29)
Philippe Vilain a enfin répondu à la question : oui, un homme peut être violé. Lorsqu’une femme lui prend plus qu’il ne pense avoir donné – elle lui prend la vie qu’il pensait mener loin de toute paternité – elle le viole.
Instinct paternel
L’auteur se penche aussi sur ce qu’on pourrait appeler ‘l’instinct paternel’, dont on se demande encore s’il existe. « Il me semblait qu’elle était tombée enceinte pour faire de moi un homme. Cette femme devenait providentielle. Voilà comment j’expliquais ma résignation » (p.74).
La « résignation », c’est l’autre nom de l’instinct paternel. Il ne veut pas de cet enfant, mais l’homme a-t-il le droit de violer le ventre d’une femme en lui demandant d’avorter, de devenir une « disgraziata », comme on dit en Italie, même en ce début de XXIème siècle ? Une femme, pour l’amour d’un homme, ou par peur, peut-elle abandonner son instinct maternel, et renoncer à l’enfant qu’elle avait déjà commencé à aimer ?
Philippe Vilain, livre sa réflexion sans en avoir l’air. En lisant cette histoire, peut-être un peu la sienne, on suit naturellement son cheminement. Ce n’est qu’une fois le livre refermé qu’on se rend compte qu’il nous a menés quelque part, et qu’il a suscité une réflexion en nous. Son écriture simple, dans le style parlé, nous entraîne à notre insu. On ne va pas crier au viol de conscience, mais quand même…
« Faux-père », Philippe Vilain, Grasset, 11,90€

 

Rentrée littéraire : la “gauche caviar” en vacances

Lundi 22 septembre 2008

Dans un magnifique palais de Marrakech, la Zahia, le narrateur se prélasse auprès d’un de ses amis et fameux intellectuel, Lewis ; il se souvient de son enfance, des femmes qu’il a aimées et des longues soirées d’été de la demeure marocaine… Un roman à clef pour raconter avec autodérision et amertume les vacances de la gauche « caviar ».

 En grand ami du propriétaire, Lewis, le narrateur aime à entrecouper sa vie parisienne d’éditeur/journaliste/romancier pour se prélasser sur le balcon de la chambre qui lui est réservée à la Zahia, soit, en français, le « Palais de la Joie ». « La transparence de l’air, la fraîcheur mobile des patios, le parfum des buissons de roses chauffées au soleil », ce magnifique environnement a pour effet de transporter le narrateur « vers des plaisirs qui avaient appartenus à [son] enfance ». Heureuses ou non, ces images sont d’autant plus douloureuses que le temps file entre les doigts de l’écrivain. Pour conjurer cette fuite, vacillant entre désespoir et volonté de croire, l’homme se raccroche aux plaisirs qui s’offrent à lui : les amis, la douceur d’une soirée arrosée et surtout les femmes : des « petites amoureuses » qu’il va pêcher ici et là et, qu’en reines, il ramène à la Zahia ; des plus intrigantes parfois, comme Lavinia, l’italienne et ses yeux langoureux « aux couleurs d’une jeune pluie sur l’étang qui dort »…

Le regard jeté au dessus de l’épaule de la compagne du moment, le séducteur regarde mi envieux mi-moqueur, le « monothéisme amoureux » de ses hôtes, Lewis et Ariane. Qu’après vingt-ans de mariage, cette dernière « chante les louanges perpétuelles » de Lewis, qu’elle s’extasie « devant l’intonation de sa voix, [qu'elle regarde] dans la direction qu’il indique », subjugue notre Dom Juan, qui, au regard de l’équilibre et de l’optimisme dans lequel se maintient son ami, s’oblige à considérer le « monothéisme » sentimental comme une « hypothèse » valable… Intellectuellement tout au moins… Sur les femmes comme sur le reste, dans sa relecture de vie, le narrateur se dépeint comme l’opposé de son ami-hôte. Lui, en mélancolique contemplatif ; Lewis en actif qui s’étiquette “philosophe” : « Je chérissais mon nombril, et il conjurait une attaque terroriste sur Londres ou Djakarta ». Lewis n’est autre que Bernard Henri-Levy, la vaporeuse Ariane est Arielle ; ceux qui connaissent un peu l’auteur l’auront compris.

Quelle que soit la manière dont il s’agite, les hauts représentants de l’intelligentsia parisienne apparaissent, lors de leurs vacances marocaines, quelque peu désoeuvrés… Si glamour soit la Zahia et les gens qui la fréquentent, le désespoir suinte à chaque phrase. Or, faut-il le rappeler, Jean-Pierre Enthoven est journaliste, éditeur et écrivain… Aussi ses “phrases” sont-elles finement ciselées, parfois un rien affectées, toujours élégamment tournées. Le monde décrit est écœurant mais, avec force d’autodérision, l’auteur a la grandeur de le décrire sans le trahir : BHL est son ami, et à la fin de sa vie, jouant Frédéric Moreau dans L’Education sentimentale, ce sera bien vers lui que JPE se tournera pour conclure : « C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! ».

Ce que nous avons eu de meilleur, Jean-Paul Enthoven, Grasset, 212 p. 15, 90 euros.

“Je résistais. Je m’agrippais. J’essayais de dilater le présent. Je cherchais la compagnie de ceux qui croyaient y parvenir. Je m’agitais en professionnel de l’allégresse ou de l’insouciance, mais cela ne dissipait pas le désarroi qui me gouvernait avec l’autorité d’une seconde nature. J’étais heureux et ce bonheur tremblait. Le soleil chassait mon inquiétude, qui ne s’envolait que pour m’attendre un peu plus loin.” (p 31)

enthoven

Rentrée littéraire : La peste de Machiavel

Mardi 2 septembre 2008

1527. Un florentin fuit la peste. Cet homme, c’est Machiavel. Machiavel, l’érudit, le conseiller des Princes, le politicien… Survivra-t-il à la maladie, aux rats à cette atmosphère d’apocalypse ? Un roman comme un point d’interrogation.

 Christophe Bataille s’est donné une mission : « délivrer Machiavel de son nom », lui ôter son manteau d’intellectuel influent, lui retirer l’espace d’un roman l’adjectif « machiavélique » qu’il traîne -malgré lui- depuis des siècles. L’Italien a vécu la peste, l’atteste sa “Description de la Peste de Florence de 1527″. De cette période de sa vie, on en sait pourtant bien peu. Aussi, à la suite de l’historien Michelet, le romancier tente donc d’imaginer ce qu’a pu être, ce qu’a pu vivre Machiavel pendant la peste…

L’homme incarne à merveille la Renaissance : il a fait ses humanités, voyagé, pensé, écrit, lu les scientifiques et conseillé les grands de son temps… Mieux encore, dans son Prince, il contribue à délier la Politique de la Religion. Pour Machiavel, le Roi n’est pas le lieutenant de Dieu sur Terre, et si le Prince doit se montrer croyant, c’est uniquement pour se faire mieux aimer de ses sujets… Prendre la tête d’un Etat et le garder n’est pas affaire de bénitiers, mais de raison humaine, de stratégie. Si choquant fut-il pour le clergé, (l’Eglise ne s’y est pas trompé qui a mis Le Prince à l’Index) le discours de Machiavel s’inscrit bien dans son époque, celle qui met la Raison –et avec elle l’Homme- au centre du monde…

Entre l’homme qui murmure à l’oreille de Laurent de Médicis et celui qui tente de survivre pendant la peste, quel rapport ? Quelles pensées chez Machiavel lorsque les rats courent les rues, lorsque, devant ses yeux, « il y a les enfants d’autrefois qui marchent, le placenta séché autour du cou », « le sang des oiseaux qui mousse sur ton ventre glabre », les corps déchiquetés et les charniers ? En somme lorsque la Renaissance se teinte de couleurs moyenâgeuses ? Chez lui aussi la peur a chassé la pensée, et, de cadavres en cadavres, l’homme se met à divaguer, invoque les poètes et se prend à aimer.

A l’image du cerveau du penseur en pleine épidémie, la « plume [de Christophe Bataille] est éparse », « trop  » éparse aurait-on voulu ajouter : avec une idée stimulante, Christophe Bataille a tissé un roman quelque peu prétentieux. « Les livres sont des déjections » écrit-il en intellectuel dégouté de son époque trop chargée en papier rapidement griffonné. S’inscrit-il dans le lot ?

Le rêve de Machiavel, Christophe Bataille, Grasset, 15, 90 euros, 217 p.

 


Michel Field / Christophe Bataille : Le rêve de Machiavel
envoyé par hachette-livre

 

 

Rentrée littéraire : la petite accompagnatrice

Mardi 29 juillet 2008

Véronique Olmi, “La promenade des russes”, Grasset, sortie le 3 septembre

Après le succès de « Bord de mer », Véronique Olmi met en scène une vieille russe blanche dans les yeux de sa petite-fille de douze ans. Emouvant, nostalgique et drôle

Sonia a 12 ans. Dotée d’une mère éternellement fugueuse et d’un père largement indifférent, elle vit avec sa grand-mère, vieille russe blanche un peu folle, et racornie dans ses souvenirs de la patrie qu’elle a du quitter. Cette babouchka pas comme les autres vit dans la communautés d’exilées russes à Nice, et reçoit des vieilles dames d’un autre temps chez elle. Sonia est sensée se conduire en « jeune-fille de la maison », lui lire Guerre et paix le soir avant le coucher et finalement s’occupe comme une adulte de cette grand-mère fragile, inquiète et dont la vie s’est figée le soir du meurtre des Romanoff. Chaque jour, avec infiniment de patience,elle l’emmène marcher lentement sur la fameuse « Promenade des anglais ». A l’arrivée de l’adolescence, Sonia – qui ne parle pas Russe, et dont le nom de famille est burlesquement italien- tente de faire le point sur les élements qui constituent don identité. Du monde morbide où elle évolue aux côtés de son aïeule, elle essaie de tirer la force d’entamer une vie à elle.
Comment ne pas aimer la vieille dame russe peinte avec tant d’amour et d’humour par véronique Olmi? La nostalgie de cette femme, la manière têtue dont elle réécrit l’histoire de Russie dans de grandes lettres critiques au directeur d’Historia et sa dignité de femme malade et néanmoins forte en font un personnage à la fois haut en couleur, compassé et attachant. La petite, elle, a la fraîcheur de l’adolescence, avec parfois ses caprices et ses chagrins. Mais aussi un admirable bon sens et un profond amour un peu écoeuré pour cette vieille dame qu’elle comprend à demi-mots et qu’elle soutient, en accompagnatrice harmonieuse, dans ses vieux jours. Sonia arrive avec brio à faire la navette entre les références surannées de sa grand-mère et la culture populaire de la France des années 1970, qu’elle aimerait pleinement embrasser. Enfin, les voisins bigarrés des deux femmes apportes quelques notes de légèreté au vase clos de leurs solitudes. On y trouve la concierge et son vocable parfumé, son énorme fils, et surtout Monsieur Tara, un pied noir qui a lui aussi connu l’exil et accepte d’aider Sonia à sauver sa babouchka. « la promenade des russes » mélange subtilement la fraîcheur de l’enfance et la poussière des royaumes perdus.

Véronique Olmi, « La promenade des Russes, » Grasset, 16,90 euros.

« Il y a énormément d’âges dans la vieillesse, ça peut aller très loin la vieillesse, on sait quand ça commence, on ne sait pas quand ça finit » p. 21

Rentrée littéraire : Wiesel et son Sonderbuch

Vendredi 25 juillet 2008

A l’âge de 80 ans, l’auteur de « La nuit », l’ « Aube » et « Les juges » (Seuil) n’a pas fini de conter. Il passe chez Grasset avec un des romans au suspense ménagé et à la psychologie raffinée dont il a le secret. Grave mais pas pesant, rempli de plus de vie que de mémoire, « Le cas Sonderberg » est le roman d’un jeune homme.

Yediyah est un juif grandi à New-York et qui s’est destiné à la critique de théâtre. Les planches sont sa maison, bien plus que la rédaction mouvementée du journal où il travaille. Sa femme, comédienne, est son seul amour, avec son grand-père, grand maître de sagesse et son père qu’il aime avec crainte et respect. Entre Tolstoï et ses collègues journaliste, sa vie s’écoule tranquillement, jusqu’au jour où – en rupture de journalistes spécialisés- son rédacteur en chef a l’idée de l’envoyer couvrir un procès aux assises de New-York. Un étudiant allemand, Werner Sonderberg, est accusé d’avoir assassiné son oncle venu d’Allemagne, Hans Dunkelman, lors d’une promenade dans les montagnes de l’Adirondacks. Le geste est inexpliqué, mais le jeune homme est le dernier à avoir vu son oncle en vie, avant de rentrer précipitamment à New-York. Le seul procès auquel Yediyah assiste est une véritable scène de théâtre : Sonderberg commence par plaider « non coupable et coupable », ce qui juridiquement n’existe pas. De rebondissements en coups de théâtre, et jusqu’au deus ex-machina final, ce procès transforme profondément Yediyah : « Je ne serais pas l’homme que je suis, traînant un cortège de fantômes derrière lui, si je n’avais pas assisté à ses délibérations avec une frustration mêlée d’enthousiasme » (p. 22). Que Sonderberg veuille revoir Yediyah des années plus tard lance chez le journaliste la machine du souvenir et de l’écriture…

C’est un plaisir de retrouver Elie Wiesel. Dans « Le cas Sonderberg », il donne le meilleur de son savoir-faire : agencer les psychologies avec toute la finesse d’un grand auteur européen, intercaler des contes juifs qui prennent des allures de paraboles, et ménager un suspense qui est sa marque de fabrique depuis ses débuts littéraires. Une certaine patine américaine vient aussi harmoniser cette intrigue dostoeievskienne, donnant à l’intrigue de l’espace pour se développer et aux personnages des couleurs vives à la Hopper ou à la Roth. Et puis, on sent dans l’écriture de Wiesel se mettant à la place d’un juif de la génération d’après-lui un certain apaisement. Lui qui, il y a dix ans, pouvait paraître si amer sur l’homme en général et sur les israéliens en particulier, semble avoir trouvé la paix intérieure. Ses descriptions d’amour et de fierté filiaux et de Jérusalem semblent montrer que certains fantômes peuvent parfois, non se taire, mais arrêter de crier jusqu’à rendre la vie impossible.

Elie Wiesel, « Le cas Sonderberg », Grasset, 16,90 euros.

« Les mendiants, ouvertes constamment la paume et la bouche, même si nul touriste n’apparaît à l’horizon. Aucun n’a répondu à mes questions mais tous m’ont fait des offrandes dont le poids pèse plus lourd que les meilleures répliques. Leurs histoires, je les recueille avec un sentiment profond de reconnaissance » (p. 70)

Rentrée littéraire : J’écris Jacques Lansky

Vendredi 25 juillet 2008

Mise en abyme, mystères, faux-semblants, rumeurs sur le monde l’édition et sincérité d’une quête sont les éléments convaincants du dernier roman de Karine Tuil. La sincérité est d’autant plus touchante que l’auteure de « Tout sur mon frère » est passée maître dans l’art de biaiser avec l’autofiction. Elle est, cette année encore, largement goncourable. Sortie le 26 août.

Une jeune auteure vient de perdre son père. Mystérieux, insaisissable, celui-ci a fait subir à ses familles une double vie. Aussi double que son identité : marié à une catholique pétainiste en France, il s’éprend sur le tard d’une jeune juive russe de 22 ans qu’il installe enceinte dans son foyer puis en Israël, où il reprend le nom juif russe de ses parents. Epuisé, il meurt brusquement à un âge assez jeune alors que son propre père vit encore. L’éditeur de sa fille – un vieux séducteur lettré, bronzé et glissant, en passe de céder la main, et qu’on reconnaîtra bien vite- a appris la mort du père et suggère à la fille d’écrire un grand roman sur ce personnage. Elle choisit d’appeler ce livre « Jacques Lansky », le nom du père ayant été Maier Suchowljansky, francisé en Jacques Lance. Le roman est la genèse difficile du livre, entrecoupé de rencontres érotiques et intrigantes avec le personnage du vieil éditeur, qui tient à faire de ce livre son coup de maître avant liquidation. Pourquoi ? Que cherche-t-il chez cette jeune femme de vingt-six ans ?

Après le rire aigre-doux suscité par « Douce France » (Grasset), les paludes de Karin Tuil prennent aux tripes. Même si la caricature de l’éditeur pervers est cousue de fil blanc et si certaines inventions prêtent à sourire (un père collabo, juif haineux de soi, du nom de Simon Bern qui aurait écrit une caricature de juif, oscillant entre le Süss de Feuchtwänger et le Golder de Nemirovsky), le fond du livre est grave. Il y a d’abord la recherche d’un père socialement parfait et intimement absent.

Et il y a surtout ce constat sur le rapport amoureux que Karin Tuil décrit d’abord et avant tout comme un rapport de domination. Son héroïne est abusée par l’éditeur, comme le père par la femme russe, ou la mère par le père. Il n’y a pas de place pour la tendresse entre un homme et une femme, dans cet univers où des personnages toujours et encore masochistes cherchent avant tout à choisir par qui ils vont se laisser dominer. La domination n’est ni masculine, ni féminine. Et sur le grand théâtre de la Comédie humaine, tout n’est qu’affaire de manipulations. C’est là que le roman de Karin Tuil prend un tout à la fois tragique et policier. Enfin, une fois laissée allée, la relation n’est plus que douleur et humiliation ; un esclavage dans lequel la proie éprouve autant de plaisir que le sadique. Mieux, le dominé est le seul à ressentir un petit quelque chose. Celui qui peut écrire. Même si l’héroïne constate : « Je n’ai jamais supporté les gestes d’affection. Ils annoncent souvent les coups à venir ». En revanche, celui qui donne des coups, celui qui a déjà ferré sa proie, sombre dans ce que Maurice Blanchot appelait « l’apathie ». Ils sont alors seuls avec eux même et la déréliction de leur corps sous l’effet du temps qui passent. Seuls avec la peur de la mort et que des bons mots en eux pour donner le change.

Karine Tuil, « La domination », Grasset, 16,50 euros.

« Longtemps, j’ai pensé que le jour où je parviendrais à publier un livre sur mon père, je cesserais définitivement d’écrire. Je contourne cette menace en refusant de me plier à vos injonctions, en invoquant des blocages, le manque d’inspiration, la difficulté, la paresse. Mais vous insistez et voilà où nous en sommes, et voilà où nous en sommes, au milieu de l’après-midi, dans votre bureau avec vue sur cour, à parler de mon père, le héros de ce livre pour lequel vous m’avez fait signer un contrat sans même avoir lu une ligne. Vous voulez le livre que je ne peux pas écrire. Le dernier tabou. Après l’adultère l’inceste, les filiations secrètes, les doubles vies, voici la polygamie. Voici la pornographie, la tyrannie. A la fin du XX e siècle. Chez des petits-bourgeois juifs. » p. 19.

Rentrée littéraire : La cloche d’argent

Vendredi 25 juillet 2008

Le premier roman de Sarah Chiche est familial. Mais d’une famille-cloche d’argent où la haine couve derrière l’opacité étouffante des conventions. Les petites filles riches souffrent aussi. Sortie le 3 septembre.

Hannah Epstein-Barr n’a jamais connu son père, mort peu après sa naissance. Très jeune, elle a du choisir entre la famille de celui-ci : israélite assimilée, très aisée et soucieuse des conventions et sa mère, jeune veuve désorientée accumulant les amants. Vivant dans les beaux quartier de Paris, éduquée à l’école alsacienne, toujours bien habillée, et passant des vacances fastueuses, ce n’est ni de manque d’amour, ni de manque d’argent qu’a souffert la petite fille, mais d’une haine sourde d’adultes qui lui ont demandé de faire un choix impossible : se couper d’une partie d’elle-même. Ce choix d’Hannah : la grand-mère morale et l’oncle de devoir ou la mère vilain petit canard l’a déracinée. Pour échapper à la tension, elle épouse un golden-expat et part s’ennuyer à Singapour où son mari la fait vivre comme la femme d’un vice-consul, l’empêchant de pratiquer son métier de journaliste. Elle finit par le quitter et quand elle rentre, veut voir sa grand-mère mourante. Son oncle méfiant l’en empêche et refuse qu’elle assiste à l’enterrement. Elle sombre alors dans une terrible crise de mélancolie, dont sa mère et une série d’électrochocs comme dans les années 1950 vont la sortir. Elle choisit la vie, malgré et avec la douleur.

Violent, le texte de Sarah Chiche explore les méandres d’une famille endeuillée et qui se hait. Bien loin de faciliter les relations, l’argent devient objet de suspicion et de perdition. Chaque personnage pourtant cherche à bien faire : et sa grand-mère et sa mère l’aiment d’amour indéniable. Mais destructeur. Avec ce Premier roman, Sarah Chiche,  joue avec brio avec les canons de l’autofiction (une petite fille portant son nom est un personnage que rencontre Hannah) et ceux du roman familial. Surtout,  l’écriture frappe comme un cri. Le lien organique à la mère est d’une puissance animale. Un amour-haine où l’absence du père est synonyme de menace de fusion. Plutôt que d’insister sur la responsabilité incommensurable d’une enfant face à sa mère seule comme Carole Zalberg (« La mère Verticale », Albin Michel) ou sur le jeu de miroir-modèle comme Giulia Carcasi (« Je suis en bois », Eho), Sarah Chiche évoque sans détour l’érotisme qui la lie à cette mère terriblement séduisante. La scène de choix s’apparente à une scène d’amour homosexuel. Et ses conséquences sont terribles, puisque Hannah est battue par sa mère, incapable de comprimer une violence venue d’un autre siècle, d’une page insondable de l’Histoire. Ballottée dans un corps jamais à sa place nulle part, se donnant à des hommes qui ne la valent pas, la jeune Hannah expie un crime qu’elle était trop jeune pour avoir commis sciemment. La culpabilité culmine avec la mort de la grand-mère qui la jette dans une mélancolie si cognée qu’elle rappelle « Vienne 1900 » (p. 143) ou le calvaire de Sylvia Plath raconté dans « La cloche de verre » (L’imaginaire). Et puis, un jour, le pardon est possible, dire non est possible, et la jeune femme peut commencer à écrire  : « Très tranquillement, j’ai choisi de vivre » (p. 9)

Sarah Chiche, « L’inachevée », Grasset, 14,90 euros.

« L’ombre de son corps s’est étendue sur le mien, abolissant toute distance me permettant de penser comme indépendante d’elle. J’ai mis ma vie entre parenthèses. J’ai pris ses rêves pour ma réalité. Et, doucement, elle m’a asphyxiée » p. 13.