659 romans pour la rentrée littéraire
juillet 2, 2009 by Pauline
Filed under Aujourd'hui, Littérature
La revue Livre Hebdo l’annonce dans son numéro de demain : 659 romans et nouvelles seront publiés entre le 13 août et le 28 octobre pour la « Rentrée littéraire ». Si ce chiffre est impressionnant, il faut noter une diminution des parutions pour la deuxième année consécutive. En 2008, on avait pu lire 676 nouveaux romans et en 2007, 727.
Ce sont les fictions françaises qui accusent le coup avec – seulement – 430 publications contre 466 l’année dernière. Moins de premiers romans seront aussi à découvrir puisque 87 sont annoncés (91 en 2008), tandis que les livres étrangers connaissent une certaine progression, 229 contre 210.
Pour l’occasion, chaque éditeur met en avant des auteurs renommés… Beigbeder, PPDA et Dany Laferrière pour Grasset, Marie Ndiaye chez Gallimard, Philippe Delerm au Mercure de France, Pascal Quignard au Seuil, Amélie Nothomb et Eliette Abécassis chez Albin Michel, Laurent Mauvignier aux Éditions de Minuit, Bernard Chapuis chez Stock, et bien d’autres…
La Boite à sorties vous fera bien sûr part de ses coups de cœur de la rentrée.
L’écorchée vive, une histoire de gueule cassée de Claire Legendre
mai 19, 2009 by marie
Filed under Coup de coeur, Littérature
Barbara était intelligente, drôle, sportive, douée en dessin. Et laide, affreuse, non : monstrueuse. Sa dysmorphose faciale empêchait quiconque la croisait de maintenir le regard… Désormais, grâce à la mort d’une jeune fille et à une lourde chirurgie réparatrice, Barbara affiche une plastique respectable de la tête au pied. Du moins pour François son nouvel amoureux.
A François, Barbara n’a rien dit de ses journées traînées à l’hôpital, des systèmes D mis au point pour éviter d’effrayer les enfants de l’école, du psychiatre qui continue à la suivre et de son ancien visage. A quoi bon ? Lui l’a rencontrée comme cela, avec la gueule de la défunte, jeune, fraîche, presque banale. De la machine à café, ils sont descendus au parc courir puis elle, celle qui effrayait jusqu’aux aveugles, s’est glissée dans le lit de l’homme le plus convoité de l’entreprise. L’infographiste y serait-elle aujourd’hui si elle avait fait savoir que son minois n’était qu’un visage d’emprunt, un visage volé, modifié, baladé au bout d’un cou comme une tête de Jivaros religieusement portée par sa pique ? De toutes façons, l’ancienne (la tête) n’est plus, même ces photos envoyées anonymement sur lesquelles son visage d’enfant n’est qu’un trou béant le prouvent…
Ces deux Barbara, le monstre et l’amoureuse de François, la plume de Claire Legendre les incarne alternativement. L’expérience de la monstruosité est narrée de l’intérieur et, si le miroir et les regards des autres renvoient la jeune femme à son immondice, jamais le lecteur n’y est visuellement - par le truchement d’une description par exemple- confronté. En revanche, il est plongé dans les doutes de la “malade”, dans ses histoires de cÅ“ur avortées et dans son “cahier des défauts” qu’en anti-esthète elle remplit depuis le lycée d’un joli coup de crayon et qui lui permet, figure anormale au milieu des sains, de déceler le monstre chez ses voisins. Un roman à gober, en écorché.
« Barbara réussit presque à y croire. J’ai été défigurée. Elle parle seule, en étalant la crème sur les joues. J’ai été défigurée. « Tu as un accident ? - Non c’est ma mère, elle ne voulais pas que je sorte, alors elle a serré les jambes comme une malade, et elle m’a un peu amochée. - C’est dégueulasse ! - Ouais, c’est vraiment dégueulasse. » Barbara se maquille. Elle adore ça : du bleu sur les yeux, du rouge sur les lèvres. Elle est soigneuse. Les collègues disent qu’elle est toujours très bien maquillée. Le dessin de la bouche, magnifique. Et a peau blanche… Barbara s’applique, devant le miroir de la salle de bains. Il fait chaud. L’angoisse peut descendre tranquillement le long de l’oesophage, avec un verre d’eau fraîche. » (p 63)
L’écorchée vive, de Claire Legendre, Grasset, Mai 2009, 249 p. 18 euros
Marie Barral
La mauvaise rencontre, Philippe Grimbert
mai 18, 2009 by admin
Filed under Coup de coeur, Littérature
Par Laurent Deburge
Troisième roman de Philippe Grimbert, psychanalyste et auteur d’Un secret (2004), La mauvaise rencontre est l’histoire d’une amitié fusionnelle, entre Loup, le narrateur, et Mando, deux enfants qui se sont connus dans un square parisien. Initiations communes, premières découvertes, livres, filles, politique… les deux garçons grandissent ensemble et nourrissent les mêmes centres d’intérêt, dont le spiritisme, promu par des épigones d’Allan Kardec croisés au Père Lachaise. La vie allant, l’individuation doit faire progressivement son œuvre et les chemins divergent : Loup va s’intéresser à la psychanalyse, et rencontrer le « Professeur Psychopompe », comme le surnomme Mando, portrait transparent de Jacques Lacan. Son ami préfère quant à lui le droit et l’économie. Au gré des manquements et des trahisons dont Mando s’estime victime, la rupture s’annonce.
Cette séparation révèlera à Loup à quel point Mando a investi leur relation : une amitié prioritaire, exclusive, totale, impliquant un engagement sans limites, sans faille. Mais cet absolutisme est le symptôme d’une autre faille, bien plus profonde, au sein de la personnalité de Mando. Loup s’en rendra compte trop tard et assistera impuissant à la dérive psychique et psychotique de son ami d’enfance, qui s’abîme dans un délire spirite.
Loup recevra ainsi une leçon d’humilité, sur la difficulté à faire profession de lucidité, la psychanalyse, sans avoir décelé à temps ce qui pourtant s’annonçait, et de se confronter à l’amer constat, toujours occulté, que dispense le Professeur : « On ne devient pas psychotique, on naît psychotique ».
Porté par son écriture souple et précise, Philippe Grimbert livre un beau roman sur la culpabilité : celle d’avoir été trop aimé, de ne pas pouvoir être à la hauteur de l’amour que l’on nous porte, et d’être ainsi malgré soi l’origine d’un malheur, la « mauvaise rencontre » qui donne son titre au livre.
C’est aussi un livre sur le deuil, la fidélité et ses manquements. D’autres personnages, féminins, figures aimées et aimantes, entourent Loup : Nine, la nourrice, la seconde maman pour qui Loup est « tout », le « sens de sa vie », mais dont il s’éloignera pourtant ; Gaby, la vieille dame à l’époustouflante vitalité, la copine qui mène grande vie à Montparnasse et qui sera rattrapée par l’âge et les conséquences des excès passés.
La mauvaise rencontre est une réflexion sur la finitude et l’irrémédiable, sur nos échecs à affronter la détresse, la mort mais peut-être surtout l’amour des autres, et le remords qui en découle.
« La vie me promène sans but, dans la terrible solitude où mes fantômes m’ont laissé. Ils traînent de lourdes chaînes, celles qui me lient à leur souvenir. Leur poids est celui des serments auxquels je n’ai pas été fidèle, celui de leurs mains que je n’ai pas serrées, des baisers que je leur ai refusés. Le sentiment de ne pas avoir accompli le geste qui s’imposait dormait depuis longtemps en moi, d’un sommeil de chat, toujours aux aguets. Aujourd’hui il est insistant, impossible à écarter, accompagné de son fidèle compagnon : le souvenir des promesses non tenues. » (p. 208)
La mauvaise rencontre, Philippe Grimbert, Grasset, 213 p, 16 €
Ballets roses de Benoît Duteurtre : critiques croisées
mai 6, 2009 by admin
Filed under Coup de coeur, Littérature
Deux de nos plumes ont lu Ballets roses de Benoît Duteurtre (Ed Grasset). Elles ont formulé suite à leur lecture deux avis divergents. Voici leurs critiques :
Le sucre roux du gendre idéal
Le gendre idéal saisit délicatement avec la pince à sucrier le carré de sucre roux niché en son sein. Le sucre s’humecte de café et coule proprement au fond de la tasse.
Telle pourrait être la métaphore des Ballets roses de Benoît Duteurtre. Celui-ci s’empare précautionneusement d’une affaire politico-érotique mettant en scène le gout immodéré du président de l’Assemblée Nationale (1954-1955 et 1956-1958), André le Troquet, pour les jeunes filles. Certes, il est tout à l’honneur de l’auteur de se garder d’un voyeurisme de plume. Mais était-ce bien nécessaire d’en faire une profession de foi martelée au cours du développement ?
Comme ce gendre idéal s’autorisant la frivolité d’un sucre roux contre le traditionnel blanc, l’auteur semble se surprendre lui-même de cette incursion de fait dans la libido d’un homme d’Etat. Un style pondéré s’accorde alors avec la posture de l’auteur. Traiter un sujet polémique comme celui des Ballets roses sans éclat ni entrechat stylistique, ne blesse personne, et encore moins la belle-mère. Le lecteur peut s’agacer de ce ton consensuel et presque monocorde, toutefois émaillé de quelques jolies formules telles « ces yeux d’enfants qu’ont souvent les adultes devant la figure du pouvoir ».
A l’image de la pince à sucrier qui fait obstacle entre le désir du sucre et sa réalisation immédiate, l’auteur adopte une approche distanciée de son sujet par le récit de ses recherches historiques. En effet, ce récit des recherches menées dans de multiples archives devient alors écran entre l’affaire des ballets roses et son écriture. Si ces recherches justifient le sérieux de l’ouvrage, le lecteur ne peut s’empêcher de se demander si leur récit n’a d’autre but d’apporter une caution « morale » de plus à l’auteur.
Le sucre roux noircit de caféine et peu à peu se dissout. De même les attentes initiales du lecteur que des pistes de comparaisons entre l’affaire des Ballets roses et l’affaire Outreau ou Baudis avaient stimulé. Ce livre, voulu comme le croisement de l’Histoire, de l’anecdote et d’une pensée personnelle, ne lance finalement que des pistes éparses. A titre d’exemple, cette phrase : « L’ambigüité vaut particulièrement pour les affaires de mineurs, car si la pédophilie au sens strict suscite un dégout assez général, l’adolescence est par nature un pôle ambigu de la fixation de la libido ». Le paradoxe décelé est passionnant mais l’auteur se gardera de l’approfondir. Séquelle d’une posture littéraire trop timorée ?
Le sucre roux coule au fond de la tasse, le livre se referme. Reste alors l’évocation nostalgique des années 50, comme « l’ultime parade d’une France disparue ». Quant à elle, l’affaire des « ballets » entendra qu’une plume plus audacieuse vienne réveiller cette Rose endormie…
Benoit DUTEURTRE, Ballets roses, Grasset et Fasquelles, 8 avril 2009, 243 pages
Claire-Marie Foulquier-Gazagnes
Nostalgie autour d’un fait divers : Ballets roses, de Benoît Duteurtre
Avec « Ballets roses », Benoît Duteurtre s’attaque à un fait divers enterré : les parties fines de l’ancien président de l’Assemblée, André Le Trocquet, avec de jeunes adolescentes. Dans un essai nourri d’Histoire et d’anecdotes, Duteurtre préfère ressusciter une époque- celle de son arrière grand père, le président de la République René Coty- plutôt que de plonger sa fine plume dans le linge sale et scabreux des coulisses de la IV e République. Un voyage pudique au pays de la nostalgie.
Qui se souvient aujourd’hui d’André Le Trocquet ? Le nom fait peut-être encore sourire ceux qui se souviennent du procès de l’homme de 75 ans pour « détournement de mineurs ». Mais avant cela, nous rappelle Benoît Duteurtre, Le Troquet représente au niveau le plus haut, une certaine France. Pur produit de la méritocratie française, cet enfant naturel d’une femme de ménage entre en politique dès l’âge de 18 ans, au début du siècle. Courageux combattant sur le front de la Première guerre mondiale où il perd un bras, il devient avocat. Pendant la seconde guerre mondiale Le Trocquet est un grand résistant de la première heure. Elu député socialiste du XII e arrondissement en 1936, il fait partie de ces parlementaires qui ont quitté la France sur le Massilia et n’ont pas voté les pleins pouvoirs à Pétain. Avocat de Léon Blum à son procès de Riom (1942), il fait dans sa plaidoirie le procès de la France de Vichy. Ses relations difficiles avec le Général de Gaulle, qu’il a rejoint à Alger en 1943, le laissent dans une position secondaire après la guerre, malgré son immense ambition. Dans sa vie privée, Le Troquet est encore un homme du XIX e siècle : il aime les femmes légères de l’opéra, trompe allègrement sa femme, pour vivre après sa mort avec deux demi-mondaines pseudo-artistes. Par ailleurs, il n’hésite pas à abuser pour son plaisir personnel des biens que la République met à son service. C’est dans son joli pavillon de fonction du Butard (Domaine de Saint-Cloud) qu’il met en scène avec sa compagne et un pourvoyeur de chair fraîche un peu louche, Jean Merlu, des chorégraphies érotiques avec des jeunes-filles de quatorze à seize ans. L’affaire éclate en 1959. Jugé coupable en 1960, Le Trocquet est condamné à une peine légère (un an de prison avec sursis et 3000 francs d’amende) qui a souvent choqué.
Faisant un important travail de recherche et n’hésitant pas à se mettre en scène aux diverses archives qu’il a consultées (sans trop de problèmes apparemment), Benoît Duteurtre reprend l’affaire des ballets roses en lui donnant tout un souffle historique. A mille lieues du film de Jean-Pierre Mocky, « Les ballets écarlates » (2005) qui se concentrait sur les victimes, leurs familles, et les ignobles abus sexuels, Duteurtre recontextualise l’affaire pour la dépasser et voir dans ses acteurs l’essence même de la France des années 1950. L’auteur se permet d’aller plus loin qu’Outreau et que l’horreur de la pédophilie. On pourrait le lui reprocher. Il dépeint les victimes des ballets roses comme des gamines, certes influençables, mais surtout idiotes et séduites par la belle allure de Jean Merlu et le luxe. Bref, il passe si vite sur le crime qu’on dirait qu’il l’évite. Mais l’affaire de mœurs n’est pas ce qui intéresse Duteurtre. Il y a un agenda secret et plaisant dans le livre : soutenir la thèse délicieusement conservatrice et profondément gaullienne qu’il n’y a pas de rupture entre la IIIe et la IVe République. C’est la guerre d’Algérie, puis mai 68 qui ont transformé nos sociétés. Mais au milieu des années 1950, comme avant la guerre, l’école permet l’ascension sociale, le mariage bourgeois va de paire avec l’adultère, et la « haute » s’amuse à l’opéra. Duteurtre est nostalgique des voix, des sons, des pensées de cette époque qu’il n’a pas connue mais qu’il a souvent rêvée, notamment à travers la figure –bien plus propre que Le Trocquet- de son arrière grand-père, le président René Coty. De sa nostalgie et de son travail d’archives il tire un essai historique séduisant, où le lecteur apprend ou se rappelle beaucoup de faits et d’évènements sans jamais s’ennuyer. L’écriture claire –et donc elle aussi surannée- véhicule sans effort beaucoup de matière. Dans cet essai à l’ancienne, le lecteur suit le personnage de l’auteur qui se pose ouvertement des questions importantes, d’ordre politique, social, mais aussi générationnel. Le pouvoir politique entraîne-t-il toujours chez ceux qui en ont goûté une libido puissante et un arsenal de perversités ? Pourquoi est-on choqué de voir une lolita de quatorze ans en objet de désir d’un vieil homme libidineux, mais plus du tout dès qu’elle a tout juste l’âge de la maturité ? Un grand homme peut-il conserver sa stature face à ses valets ? Que l’on apprécie ou que l’on se méfie de la pudeur de Duteurtre, il y a beaucoup à apprendre des « Ballets roses ».
Benoît Duteurtre, « Ballets roses », Grasset, 244 p., 17 euros
« Au fil de ce travail, comme je m’enchantais de chaque découverte ajoutée aux autres pour compléter mon puzzle d’époque, je me demandais aussi pourquoi j’éprouvais cet étrange plaisir à ranimer le passé, à faire revivre les morts, à remonter le temps avec nostalgie… Peut-être parce que, sans cette continuité de l’Histoire, sans cette faculté de relier les époques, l’existence humaines paraîtrait trop absurde et solitaire, simple poignée de destins et de moments évaporés dans l’infini. Le sentiment que le passé est toujours là , dans nos caves et nos greniers, qu’il suffit de fouiller pour recréer des liens entre les vivants et les morts, m’a particulièrement réjoui pendant plusieurs mois, tandis-que je devenais familier de lieux étranges où se conservent- dans des registres, dans des livres et des bobines de pellicule- tous ces fragments épars de nos vies » p. 240
Yaël Hirsch
Roman : Françoise Henry, Juste avant l’hiver
avril 29, 2009 by marie
Filed under Littérature
Après avoir ressuscité la mère d’un héros de 77 ans dans « Le rêve de Martin » (Grasset, prix Marguerite Audoux), la comédienne et auteure Françoise Henry redonne vie à l’après printemps de Prague à travers les amours d’une serveuse racontés par sa patronne à la jalousie intuitive. Un univers résolument féminin plongé dans un hiver qui n’en finit pas.
Ivana est la patronne assez âgée d’un bar de Prague. En 1969, elle observe avec envie les amours clandestines de sa serveuse jeune, lumineuse et slovaque, Anna, avec un des clients. Pavel est un jeune étudiant résistant activement contre le régime. Il risque sa vie et met Anna en danger, dans un pays où tout est interdit sauf discrètement faire l’amour.
Raconter l’histoire simple de la belle Anna du point de vue d’une femme plus mûre, assez pythie et très jalouse est une jolie perspective. Simple et résolument intime, l’écriture de Françoise Henry déshabille de l’intérieur les mécanismes toujours humains qui se cachent derrière le rideau de fer d’un régime répressif. Féminin dans l’empathie, dans les jeux de doubles, et dans la description de la sensualité, « Juste avant l’hiver » est un joli conte de printemps.
Françoise Henry, « Juste avant l’hiver », Grasset, 189 p, 14,50 euros.
« Vous étiez vierge, Anna, si invraisemblable que cela paraisse dans ce pays où le sexe est un des seuls espaces de liberté. Où on fait l’amour tôt, le plus tôt possible, l’amour et la fête comme ces étudiants qui, l’autre soir, ont trouvé le moyen, avec l’aide de l’un d’entre eux placé comme un gardien de nuit, de s’introduire à l’intérieur du musée Folklorique de Prague, pour boire et chanter toute la nuit et s’amuser à revêtir les costumes d’époque poussiéreux dans lesquels ils se sont aimés jusqu’au petit matin… » p. 75-76
Yaël Hirsch
Livre : Océan de Vérité, d’Andrea de Carlo
mars 12, 2009 by yael
Filed under Littérature
Datant de 2006 en Italie, « Océan de Vérité », le dernier roman d’un des poulains d’Italo Calvino est enfin disponible en Français. Andrea de Carlo vient troubler le calme bucolique de son héros pour le plonger dans un scandale politique qui s’accompagne bien évidemment d’une romance.
Aventurier et navigateur, Lorenzo vit tellement seul dans la campagne italienne, qu’il met un peu de temps à recevoir le message de son frère lui annonçant la mort de leur père, un grand universitaire et scientifique. Il doit alors se rendre à Rome pour l’enterrement. Médusé par le train de vie et le devenir faux de son frère, n°2 d’un petit parti politique du centre, il semble un peu indifférent à la mort de son père. Autour de lui, tout le monde semble insensible, chacun étant trop occupé par ses propres problèmes. Une fois les questions d’héritage traitées, Lorenzo devrait donc être libre de se retirer dans son havre de paix. Mais au cimetière une drôle de femme rousse attire son attention : un manuscrit important d’un ancien potentat du Vatican mort du Sida était en possession du défunt. Le potentat aurait voulu le rendre publique pour sensibiliser l’opinion, mais il semble que chaque personne qui approche le manuscrit (dont seulement deux copies existent) trouve mystérieusement la mort. Un peu par amour pour la jeune femme inconnue, Lorenzo se lance alors à la recherche du manuscrit perdu…
Crise de la famille, scandale politique, et romance malgré tout, « Océan de vérité » donne cette même image de l’Italie qu’on retrouve dans de nombreux livres et films italiens contemporains. Mais la distance du personnage, nous fait voir comme de loin ou dans un bocal ce petit monde carburant à vide sur les litres de corruption. On ne s’offusque, ni ne s’attache, et aucune poésie ne vient apporter contre-modèle ou rédemption. De Carlo ne parvient pas à toucher le lecteur comme le faisait, avec les mêmes ingrédients, Sandro Veronesi dans « Chaos Calme » (Grasset, 2008).
Andrea de Carlo, “Océan de vérité”, trad. Myriam Tanant, Grasset.
Yaël Hirsch
Â
« Faux-père » de Philippe Vilain
septembre 29, 2008 by marie
Filed under Non classé
Comment passer du macho au père, ou du père au macho ? Voilà la question centrale du roman de Philippe Vilain, « Faux-père ». Dans ce récit rédigé à la première personne, l’auteur parle d’une expérience qui sent le vécu. C’est l’histoire d’un homme qui hésite entre l’enfance et l’âge adulte, et qui croit pouvoir choisir entre un côté ou autre.
Roman pour macho. C’est l’étiquette qu’on a envie de coller sur « Faux-père » de Philippe Villain (sélectionné pour les Prix Fémina et Flore 2008). Un homme à femmes qui raconte son histoire avec une femme : « Certains hommes tueraient pour le pouvoir et l’argent, moi je tuerais des hommes pour une belle femme (…) seule la beauté des femmes parvient, au cœur de mon ennui, sans jamais me lasser, à me faire exister » (p.79).
Comment violer un homme
Dès que son amie du moment, une turinoise, Stefania, lui apprend qu’elle est enceinte, le roman devient celui de la paternité. L’entrée en matière est fracassante : « Cet enfant que Stefania attendait, qu’elle avait décidé seule de se faire faire, ne me concernait pas. Pouvais-je considérer ce viol comme une preuve d’amour ? » (p. 29)
Philippe Vilain a enfin répondu à la question : oui, un homme peut être violé. Lorsqu’une femme lui prend plus qu’il ne pense avoir donné – elle lui prend la vie qu’il pensait mener loin de toute paternité – elle le viole.
Instinct paternel
L’auteur se penche aussi sur ce qu’on pourrait appeler ‘l’instinct paternel’, dont on se demande encore s’il existe. « Il me semblait qu’elle était tombée enceinte pour faire de moi un homme. Cette femme devenait providentielle. Voilà comment j’expliquais ma résignation » (p.74).
La « résignation », c’est l’autre nom de l’instinct paternel. Il ne veut pas de cet enfant, mais l’homme a-t-il le droit de violer le ventre d’une femme en lui demandant d’avorter, de devenir une « disgraziata », comme on dit en Italie, même en ce début de XXIème siècle ? Une femme, pour l’amour d’un homme, ou par peur, peut-elle abandonner son instinct maternel, et renoncer à l’enfant qu’elle avait déjà commencé à aimer ?
Philippe Vilain, livre sa réflexion sans en avoir l’air. En lisant cette histoire, peut-être un peu la sienne, on suit naturellement son cheminement. Ce n’est qu’une fois le livre refermé qu’on se rend compte qu’il nous a menés quelque part, et qu’il a suscité une réflexion en nous. Son écriture simple, dans le style parlé, nous entraîne à notre insu. On ne va pas crier au viol de conscience, mais quand même…
« Faux-père », Philippe Vilain, Grasset, 11,90€
Â
Rentrée littéraire : la “gauche caviar” en vacances
septembre 22, 2008 by marie
Filed under Non classé
Dans un magnifique palais de Marrakech, la Zahia, le narrateur se prélasse auprès d’un de ses amis et fameux intellectuel, Lewis ; il se souvient de son enfance, des femmes qu’il a aimées et des longues soirées d’été de la demeure marocaine… Un roman à clef pour raconter avec autodérision et amertume les vacances de la gauche « caviar ».
 En grand ami du propriétaire, Lewis, le narrateur aime à entrecouper sa vie parisienne d’éditeur/journaliste/romancier pour se prélasser sur le balcon de la chambre qui lui est réservée à la Zahia, soit, en français, le « Palais de la Joie ». « La transparence de l’air, la fraîcheur mobile des patios, le parfum des buissons de roses chauffées au soleil », ce magnifique environnement a pour effet de transporter le narrateur « vers des plaisirs qui avaient appartenus à [son] enfance ». Heureuses ou non, ces images sont d’autant plus douloureuses que le temps file entre les doigts de l’écrivain. Pour conjurer cette fuite, vacillant entre désespoir et volonté de croire, l’homme se raccroche aux plaisirs qui s’offrent à lui : les amis, la douceur d’une soirée arrosée et surtout les femmes : des « petites amoureuses » qu’il va pêcher ici et là et, qu’en reines, il ramène à la Zahia ; des plus intrigantes parfois, comme Lavinia, l’italienne et ses yeux langoureux « aux couleurs d’une jeune pluie sur l’étang qui dort »…
Le regard jeté au dessus de l’épaule de la compagne du moment, le séducteur regarde mi envieux mi-moqueur, le « monothéisme amoureux » de ses hôtes, Lewis et Ariane. Qu’après vingt-ans de mariage, cette dernière « chante les louanges perpétuelles » de Lewis, qu’elle s’extasie « devant l’intonation de sa voix, [qu'elle regarde] dans la direction qu’il indique », subjugue notre Dom Juan, qui, au regard de l’équilibre et de l’optimisme dans lequel se maintient son ami, s’oblige à considérer le « monothéisme » sentimental comme une « hypothèse » valable… Intellectuellement tout au moins… Sur les femmes comme sur le reste, dans sa relecture de vie, le narrateur se dépeint comme l’opposé de son ami-hôte. Lui, en mélancolique contemplatif ; Lewis en actif qui s’étiquette “philosophe” : « Je chérissais mon nombril, et il conjurait une attaque terroriste sur Londres ou Djakarta ». Lewis n’est autre que Bernard Henri-Levy, la vaporeuse Ariane est Arielle ; ceux qui connaissent un peu l’auteur l’auront compris.
Quelle que soit la manière dont il s’agite, les hauts représentants de l’intelligentsia parisienne apparaissent, lors de leurs vacances marocaines, quelque peu désoeuvrés… Si glamour soit la Zahia et les gens qui la fréquentent, le désespoir suinte à chaque phrase. Or, faut-il le rappeler, Jean-Pierre Enthoven est journaliste, éditeur et écrivain… Aussi ses “phrases” sont-elles finement ciselées, parfois un rien affectées, toujours élégamment tournées. Le monde décrit est écÅ“urant mais, avec force d’autodérision, l’auteur a la grandeur de le décrire sans le trahir : BHL est son ami, et à la fin de sa vie, jouant Frédéric Moreau dans L’Education sentimentale, ce sera bien vers lui que JPE se tournera pour conclure : « C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! ».
Ce que nous avons eu de meilleur, Jean-Paul Enthoven, Grasset, 212 p. 15, 90 euros.
“Je résistais. Je m’agrippais. J’essayais de dilater le présent. Je cherchais la compagnie de ceux qui croyaient y parvenir. Je m’agitais en professionnel de l’allégresse ou de l’insouciance, mais cela ne dissipait pas le désarroi qui me gouvernait avec l’autorité d’une seconde nature. J’étais heureux et ce bonheur tremblait. Le soleil chassait mon inquiétude, qui ne s’envolait que pour m’attendre un peu plus loin.” (p 31)

Rentrée littéraire : La peste de Machiavel
1527. Un florentin fuit la peste. Cet homme, c’est Machiavel. Machiavel, l’érudit, le conseiller des Princes, le politicien… Survivra-t-il à la maladie, aux rats à cette atmosphère d’apocalypse ? Un roman comme un point d’interrogation.
 Christophe Bataille s’est donné une mission : « délivrer Machiavel de son nom », lui ôter son manteau d’intellectuel influent, lui retirer l’espace d’un roman l’adjectif « machiavélique » qu’il traîne -malgré lui- depuis des siècles. L’Italien a vécu la peste, l’atteste sa “Description de la Peste de Florence de 1527″. De cette période de sa vie, on en sait pourtant bien peu. Aussi, à la suite de l’historien Michelet, le romancier tente donc d’imaginer ce qu’a pu être, ce qu’a pu vivre Machiavel pendant la peste…
L’homme incarne à merveille la Renaissance : il a fait ses humanités, voyagé, pensé, écrit, lu les scientifiques et conseillé les grands de son temps… Mieux encore, dans son Prince, il contribue à délier la Politique de la Religion. Pour Machiavel, le Roi n’est pas le lieutenant de Dieu sur Terre, et si le Prince doit se montrer croyant, c’est uniquement pour se faire mieux aimer de ses sujets… Prendre la tête d’un Etat et le garder n’est pas affaire de bénitiers, mais de raison humaine, de stratégie. Si choquant fut-il pour le clergé, (l’Eglise ne s’y est pas trompé qui a mis Le Prince à l’Index) le discours de Machiavel s’inscrit bien dans son époque, celle qui met la Raison –et avec elle l’Homme- au centre du monde…
Entre l’homme qui murmure à l’oreille de Laurent de Médicis et celui qui tente de survivre pendant la peste, quel rapport ? Quelles pensées chez Machiavel lorsque les rats courent les rues, lorsque, devant ses yeux, « il y a les enfants d’autrefois qui marchent, le placenta séché autour du cou », « le sang des oiseaux qui mousse sur ton ventre glabre », les corps déchiquetés et les charniers ? En somme lorsque la Renaissance se teinte de couleurs moyenâgeuses ? Chez lui aussi la peur a chassé la pensée, et, de cadavres en cadavres, l’homme se met à divaguer, invoque les poètes et se prend à aimer.
A l’image du cerveau du penseur en pleine épidémie, la « plume [de Christophe Bataille] est éparse », « trop » éparse aurait-on voulu ajouter : avec une idée stimulante, Christophe Bataille a tissé un roman quelque peu prétentieux. « Les livres sont des déjections » écrit-il en intellectuel dégouté de son époque trop chargée en papier rapidement griffonné. S’inscrit-il dans le lot ?
Le rêve de Machiavel, Christophe Bataille, Grasset, 15, 90 euros, 217 p.
Â
Â
Â
Rentrée littéraire : la petite accompagnatrice
juillet 29, 2008 by yael
Filed under Littérature
Véronique Olmi, “La promenade des russes”, Grasset, sortie le 3 septembre
Après le succès de « Bord de mer », Véronique Olmi met en scène une vieille russe blanche dans les yeux de sa petite-fille de douze ans. Emouvant, nostalgique et drôle
Sonia a 12 ans. Dotée d’une mère éternellement fugueuse et d’un père largement indifférent, elle vit avec sa grand-mère, vieille russe blanche un peu folle, et racornie dans ses souvenirs de la patrie qu’elle a du quitter. Cette babouchka pas comme les autres vit dans la communautés d’exilées russes à Nice, et reçoit des vieilles dames d’un autre temps chez elle. Sonia est sensée se conduire en « jeune-fille de la maison », lui lire Guerre et paix le soir avant le coucher et finalement s’occupe comme une adulte de cette grand-mère fragile, inquiète et dont la vie s’est figée le soir du meurtre des Romanoff. Chaque jour, avec infiniment de patience,elle l’emmène marcher lentement sur la fameuse « Promenade des anglais ». A l’arrivée de l’adolescence, Sonia – qui ne parle pas Russe, et dont le nom de famille est burlesquement italien- tente de faire le point sur les élements qui constituent don identité. Du monde morbide où elle évolue aux côtés de son aïeule, elle essaie de tirer la force d’entamer une vie à elle.
Comment ne pas aimer la vieille dame russe peinte avec tant d’amour et d’humour par véronique Olmi? La nostalgie de cette femme, la manière têtue dont elle réécrit l’histoire de Russie dans de grandes lettres critiques au directeur d’Historia et sa dignité de femme malade et néanmoins forte en font un personnage à la fois haut en couleur, compassé et attachant. La petite, elle, a la fraîcheur de l’adolescence, avec parfois ses caprices et ses chagrins. Mais aussi un admirable bon sens et un profond amour un peu écoeuré pour cette vieille dame qu’elle comprend à demi-mots et qu’elle soutient, en accompagnatrice harmonieuse, dans ses vieux jours. Sonia arrive avec brio à faire la navette entre les références surannées de sa grand-mère et la culture populaire de la France des années 1970, qu’elle aimerait pleinement embrasser. Enfin, les voisins bigarrés des deux femmes apportes quelques notes de légèreté au vase clos de leurs solitudes. On y trouve la concierge et son vocable parfumé, son énorme fils, et surtout Monsieur Tara, un pied noir qui a lui aussi connu l’exil et accepte d’aider Sonia à sauver sa babouchka. « la promenade des russes » mélange subtilement la fraîcheur de l’enfance et la poussière des royaumes perdus.
Véronique Olmi, « La promenade des Russes, » Grasset, 16,90 euros.
« Il y a énormément d’âges dans la vieillesse, ça peut aller très loin la vieillesse, on sait quand ça commence, on ne sait pas quand ça finit » p. 21
Rentrée littéraire : Wiesel et son Sonderbuch
juillet 25, 2008 by yael
Filed under Littérature
A l’âge de 80 ans, l’auteur de « La nuit », l’ « Aube » et « Les juges » (Seuil) n’a pas fini de conter. Il passe chez Grasset avec un des romans au suspense ménagé et à la psychologie raffinée dont il a le secret. Grave mais pas pesant, rempli de plus de vie que de mémoire, « Le cas Sonderberg » est le roman d’un jeune homme.
Yediyah est un juif grandi à New-York et qui s’est destiné à la critique de théâtre. Les planches sont sa maison, bien plus que la rédaction mouvementée du journal où il travaille. Sa femme, comédienne, est son seul amour, avec son grand-père, grand maître de sagesse et son père qu’il aime avec crainte et respect. Entre Tolstoï et ses collègues journaliste, sa vie s’écoule tranquillement, jusqu’au jour où – en rupture de journalistes spécialisés- son rédacteur en chef a l’idée de l’envoyer couvrir un procès aux assises de New-York. Un étudiant allemand, Werner Sonderberg, est accusé d’avoir assassiné son oncle venu d’Allemagne, Hans Dunkelman, lors d’une promenade dans les montagnes de l’Adirondacks. Le geste est inexpliqué, mais le jeune homme est le dernier à avoir vu son oncle en vie, avant de rentrer précipitamment à New-York. Le seul procès auquel Yediyah assiste est une véritable scène de théâtre : Sonderberg commence par plaider « non coupable et coupable », ce qui juridiquement n’existe pas. De rebondissements en coups de théâtre, et jusqu’au deus ex-machina final, ce procès transforme profondément Yediyah : « Je ne serais pas l’homme que je suis, traînant un cortège de fantômes derrière lui, si je n’avais pas assisté à ses délibérations avec une frustration mêlée d’enthousiasme » (p. 22). Que Sonderberg veuille revoir Yediyah des années plus tard lance chez le journaliste la machine du souvenir et de l’écriture…
C’est un plaisir de retrouver Elie Wiesel. Dans « Le cas Sonderberg », il donne le meilleur de son savoir-faire : agencer les psychologies avec toute la finesse d’un grand auteur européen, intercaler des contes juifs qui prennent des allures de paraboles, et ménager un suspense qui est sa marque de fabrique depuis ses débuts littéraires. Une certaine patine américaine vient aussi harmoniser cette intrigue dostoeievskienne, donnant à l’intrigue de l’espace pour se développer et aux personnages des couleurs vives à la Hopper ou à la Roth. Et puis, on sent dans l’écriture de Wiesel se mettant à la place d’un juif de la génération d’après-lui un certain apaisement. Lui qui, il y a dix ans, pouvait paraître si amer sur l’homme en général et sur les israéliens en particulier, semble avoir trouvé la paix intérieure. Ses descriptions d’amour et de fierté filiaux et de Jérusalem semblent montrer que certains fantômes peuvent parfois, non se taire, mais arrêter de crier jusqu’à rendre la vie impossible.
Elie Wiesel, « Le cas Sonderberg », Grasset, 16,90 euros.
« Les mendiants, ouvertes constamment la paume et la bouche, même si nul touriste n’apparaît à l’horizon. Aucun n’a répondu à mes questions mais tous m’ont fait des offrandes dont le poids pèse plus lourd que les meilleures répliques. Leurs histoires, je les recueille avec un sentiment profond de reconnaissance » (p. 70)
Rentrée littéraire : J’écris Jacques Lansky
juillet 25, 2008 by yael
Filed under Littérature
Mise en abyme, mystères, faux-semblants, rumeurs sur le monde l’édition et sincérité d’une quête sont les éléments convaincants du dernier roman de Karine Tuil. La sincérité est d’autant plus touchante que l’auteure de « Tout sur mon frère » est passée maître dans l’art de biaiser avec l’autofiction. Elle est, cette année encore, largement goncourable. Sortie le 26 août.
Une jeune auteure vient de perdre son père. Mystérieux, insaisissable, celui-ci a fait subir à ses familles une double vie. Aussi double que son identité : marié à une catholique pétainiste en France, il s’éprend sur le tard d’une jeune juive russe de 22 ans qu’il installe enceinte dans son foyer puis en Israël, où il reprend le nom juif russe de ses parents. Epuisé, il meurt brusquement à un âge assez jeune alors que son propre père vit encore. L’éditeur de sa fille – un vieux séducteur lettré, bronzé et glissant, en passe de céder la main, et qu’on reconnaîtra bien vite- a appris la mort du père et suggère à la fille d’écrire un grand roman sur ce personnage. Elle choisit d’appeler ce livre « Jacques Lansky », le nom du père ayant été Maier Suchowljansky, francisé en Jacques Lance. Le roman est la genèse difficile du livre, entrecoupé de rencontres érotiques et intrigantes avec le personnage du vieil éditeur, qui tient à faire de ce livre son coup de maître avant liquidation. Pourquoi ? Que cherche-t-il chez cette jeune femme de vingt-six ans ?

Après le rire aigre-doux suscité par « Douce France » (Grasset), les paludes de Karin Tuil prennent aux tripes. Même si la caricature de l’éditeur pervers est cousue de fil blanc et si certaines inventions prêtent à sourire (un père collabo, juif haineux de soi, du nom de Simon Bern qui aurait écrit une caricature de juif, oscillant entre le Süss de Feuchtwänger et le Golder de Nemirovsky), le fond du livre est grave. Il y a d’abord la recherche d’un père socialement parfait et intimement absent.
Et il y a surtout ce constat sur le rapport amoureux que Karin Tuil décrit d’abord et avant tout comme un rapport de domination. Son héroïne est abusée par l’éditeur, comme le père par la femme russe, ou la mère par le père. Il n’y a pas de place pour la tendresse entre un homme et une femme, dans cet univers où des personnages toujours et encore masochistes cherchent avant tout à choisir par qui ils vont se laisser dominer. La domination n’est ni masculine, ni féminine. Et sur le grand théâtre de la Comédie humaine, tout n’est qu’affaire de manipulations. C’est là que le roman de Karin Tuil prend un tout à la fois tragique et policier. Enfin, une fois laissée allée, la relation n’est plus que douleur et humiliation ; un esclavage dans lequel la proie éprouve autant de plaisir que le sadique. Mieux, le dominé est le seul à ressentir un petit quelque chose. Celui qui peut écrire. Même si l’héroïne constate : « Je n’ai jamais supporté les gestes d’affection. Ils annoncent souvent les coups à venir ». En revanche, celui qui donne des coups, celui qui a déjà ferré sa proie, sombre dans ce que Maurice Blanchot appelait « l’apathie ». Ils sont alors seuls avec eux même et la déréliction de leur corps sous l’effet du temps qui passent. Seuls avec la peur de la mort et que des bons mots en eux pour donner le change.
Karine Tuil, « La domination », Grasset, 16,50 euros.
« Longtemps, j’ai pensé que le jour où je parviendrais à publier un livre sur mon père, je cesserais définitivement d’écrire. Je contourne cette menace en refusant de me plier à vos injonctions, en invoquant des blocages, le manque d’inspiration, la difficulté, la paresse. Mais vous insistez et voilà où nous en sommes, et voilà où nous en sommes, au milieu de l’après-midi, dans votre bureau avec vue sur cour, à parler de mon père, le héros de ce livre pour lequel vous m’avez fait signer un contrat sans même avoir lu une ligne. Vous voulez le livre que je ne peux pas écrire. Le dernier tabou. Après l’adultère l’inceste, les filiations secrètes, les doubles vies, voici la polygamie. Voici la pornographie, la tyrannie. A la fin du XX e siècle. Chez des petits-bourgeois juifs. » p. 19.
Rentrée littéraire : La cloche d’argent
juillet 25, 2008 by yael
Filed under Littérature
Le premier roman de Sarah Chiche est familial. Mais d’une famille-cloche d’argent où la haine couve derrière l’opacité étouffante des conventions. Les petites filles riches souffrent aussi. Sortie le 3 septembre.
Hannah Epstein-Barr n’a jamais connu son père, mort peu après sa naissance. Très jeune, elle a du choisir entre la famille de celui-ci : israélite assimilée, très aisée et soucieuse des conventions et sa mère, jeune veuve désorientée accumulant les amants. Vivant dans les beaux quartier de Paris, éduquée à l’école alsacienne, toujours bien habillée, et passant des vacances fastueuses, ce n’est ni de manque d’amour, ni de manque d’argent qu’a souffert la petite fille, mais d’une haine sourde d’adultes qui lui ont demandé de faire un choix impossible : se couper d’une partie d’elle-même. Ce choix d’Hannah : la grand-mère morale et l’oncle de devoir ou la mère vilain petit canard l’a déracinée. Pour échapper à la tension, elle épouse un golden-expat et part s’ennuyer à Singapour où son mari la fait vivre comme la femme d’un vice-consul, l’empêchant de pratiquer son métier de journaliste. Elle finit par le quitter et quand elle rentre, veut voir sa grand-mère mourante. Son oncle méfiant l’en empêche et refuse qu’elle assiste à l’enterrement. Elle sombre alors dans une terrible crise de mélancolie, dont sa mère et une série d’électrochocs comme dans les années 1950 vont la sortir. Elle choisit la vie, malgré et avec la douleur.
Violent, le texte de Sarah Chiche explore les méandres d’une famille endeuillée et qui se hait. Bien loin de faciliter les relations, l’argent devient objet de suspicion et de perdition. Chaque personnage pourtant cherche à bien faire : et sa grand-mère et sa mère l’aiment d’amour indéniable. Mais destructeur. Avec ce Premier roman, Sarah Chiche, joue avec brio avec les canons de l’autofiction (une petite fille portant son nom est un personnage que rencontre Hannah) et ceux du roman familial. Surtout, l’écriture frappe comme un cri. Le lien organique à la mère est d’une puissance animale. Un amour-haine où l’absence du père est synonyme de menace de fusion. Plutôt que d’insister sur la responsabilité incommensurable d’une enfant face à sa mère seule comme Carole Zalberg (« La mère Verticale », Albin Michel) ou sur le jeu de miroir-modèle comme Giulia Carcasi (« Je suis en bois », Eho), Sarah Chiche évoque sans détour l’érotisme qui la lie à cette mère terriblement séduisante. La scène de choix s’apparente à une scène d’amour homosexuel. Et ses conséquences sont terribles, puisque Hannah est battue par sa mère, incapable de comprimer une violence venue d’un autre siècle, d’une page insondable de l’Histoire. Ballottée dans un corps jamais à sa place nulle part, se donnant à des hommes qui ne la valent pas, la jeune Hannah expie un crime qu’elle était trop jeune pour avoir commis sciemment. La culpabilité culmine avec la mort de la grand-mère qui la jette dans une mélancolie si cognée qu’elle rappelle « Vienne 1900 » (p. 143) ou le calvaire de Sylvia Plath raconté dans « La cloche de verre » (L’imaginaire). Et puis, un jour, le pardon est possible, dire non est possible, et la jeune femme peut commencer à écrire : « Très tranquillement, j’ai choisi de vivre » (p. 9)
Sarah Chiche, « L’inachevée », Grasset, 14,90 euros.
« L’ombre de son corps s’est étendue sur le mien, abolissant toute distance me permettant de penser comme indépendante d’elle. J’ai mis ma vie entre parenthèses. J’ai pris ses rêves pour ma réalité. Et, doucement, elle m’a asphyxiée » p. 13.
















