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Dans le labyrinthe de l’exposition Gainsbourg, à la Cité de la musique

Mercredi 19 novembre 2008
1 mars 2008
18:00

“Je me flingue pour renaître », « surtout pas de stagnation » disait Serge Gainsbourg sur le Divan d’Henry Chapier… « Surtout pas de stagnation » donc des créations : peinture, music-hall, cinéma, chansons, punk, roman, « L’homme à la tête de chou » n’a jamais cessé de se régénérer, d’inventer un langage nouveau. L’exposition de la Cité de la Musique l’illustre par une biographie « hétéroclite », jusqu’au 1er mars 2009…

« J’ai les idées claires dans le noir », disait Serge Gainsbourg… Le commissaire de l’exposition de la Cité de la Musique, Frédéric Sanchez, l’aura retenu, la salle est sombre.
Serge Gainsbourg, alias Lucien Ginsburg (ou plutôt le contraire), était un homme éclectique, un dandy touche-à-tout, touche-à-tout les arts, toutes les femmes…. Là aussi, la Cité de la musique ne l’aura pas oublié : l’exposition est organisée en périodes chronologiques (La période bleue (1958-1965), Les Idoles 1965-1969), La décadanse (1969-1979) et Ecce Homo (1979-1989)), mais au premier abord, le visiteur se sent plongé dans un joyeux et étourdissant fouillis : le sens des panneaux n’est nullement indiqué, les extraits de films (de Gainsbourg, ou d’interviews) sont insérés dans des supports comprenant de multiples photos, les bandes sons se mélangent joyeusement. Le commissaire a voulu proposer au visiteur « une promenade sensible », le perdre dans un « labyrinthe d’images et de sons » (le concept semble à la mode, le quai Branly propose aussi avec l’exposition “Upside down-Les Arctiques” une “expérience sensorielle”)… Effectivement, et dans ce cas, traverser trop rapidement le labyrinthe, peut perdre, peut faire perdre de vue au visiteur les bijoux de l’exposition : le portrait manuscrit de Gainsbourg par Boris Vian, paru dans Bonjour Philippine (février 59) ; Barbara parlant de la « peur des femmes » et de la pudeur du chanteur (« Je n’ai pas du tout envie de le connaître dans la vie » précise la grande dame brune)… On pourra s’attarder aussi sur les propos du journaliste Alain Pacadis décryptant mouvement punk et sur Gainsbarre allongé sur le divan d’Henry Charpier en 1989…

« Dans la vie moderne, il y a tout un langage à inventer. Un langage autant musical que de mots. Tout un monde à créer, tout est à faire » disait Gainsbourg en 1968. C’est surtout cela qu’illustre l’exposition : la manière dont le chanteur a su trouver les mots autant pour s’insérer -ou insérer autrui- sur la scène commerciale (en écrivant des tubes comme Poupée de cire, poupée de son (F. Gall)), créer son propre univers (symbolisé par son « hôtel particulier » de la rue de Verneuil) choquer et plaire tout à la fois : devant les Parachutistes choqués par Aux armes etcetera... l’artiste entonne La Marseillaise a capela, les militaires se mettent au garde à vous… Un homme insaisissable méritait bien un labyrinthe !

Pour lire notre portrait de Serge Gainsbourg, cliquez ici

Gainsbourg 2008, jusqu’au 1er mars 2009, du mar au jeudi de 12h à 18h, vendredi et sam de 12h à 22h, dim de 10h à 18h, tarifs entrée : 8 euro, moins de 18 ans : 4 euros.
Réservation fortement conseillée, surtout le week-end au 01 44 84 44 84, ou sur www.cite-musique.fr, 221 av Jean Jaurès, 75019, Paris, Métro Porte de Pantin.

gansbourg 2008

Portrait : Gainsbourg ou le poète insoumis

Vendredi 24 octobre 2008

Gainsbourg aurait eu quatre-vingts ans cette année. À défaut de souffler ses bougies, l’homme à la tête de chou, ainsi qu’il se plaisait à se dénommer lui-même, fait l’objet d’une exposition à la Cité de la Musique. En outre, un film intitulé Gainsbourg, vie héroïque, retraçant son parcours à risques, est en cours de tournage, réalisé par le dessinateur Joan Sfrar. En somme, Gainsbourg intéresse toujours dix-sept ans après sa mort. Sa vogue et son aura ne connaissent nul déclin. Pas de purgatoire pour cet artiste qui, mieux qu’une légende, s’élève au statut de mythe national.

Né Lucien Ginsburg, de parents juifs immigrés, le 2 avril 1928 à Paris, il se destinait à la peinture. Étudiant aux Beaux-Arts puis professeur de dessin, il a pour maître durant un temps l’illustre Fernand Léger. Mais très vite la musique, qu’il a étudiée dès l’enfance avec son père pianiste, prend le pas dans sa jeune vie sur les arts plastiques. Devenu Serge Gainsbourg, il délaisse les ateliers pour les piano-bars et les salles de concert. Crooner dans les casinos huppés des côtes balnéaires de prestige, ainsi que dans les boîtes parisiennes à la mode, mais aussi complice pertinent de diverses chanteuses qu’il accompagne à la guitare, Gainsbourg travaille aussi à ses propres compositions. Il a pour modèle Boris Vian, dont les textes provocateurs et caustiques constituent à ses yeux une référence. En 1958, il enregistre son premier disque, Du chant à la lune, où figure le célèbre Poinçonneur des Lilas. Fiasco commercial notoire. La critique se montre peu amène à l’égard d’un nouveau venu dont le charisme et les talents semblent pourtant d’ores et déjà proportionnels au gabarit de sa paire d’oreilles promises à la célébrité.

L’époque des yéyés, un peu plus tard, ne lui sera guère plus favorable. Gainsbourg ne se sent pas très à l’aise dans le style musical en question. Résultat : le public le rejette tandis que les journaux brocardent sa tête patibulaire et son nez proéminent.

Son second disque, Gainsbourg Confidentiel, empreint d’un jazz archi-moderne cher à l’artiste mais peu accessible au public profane, ne lui permet toujours pas d’accéder au panthéon des tubes. Vendu à mille cinq cents exemplaires, il inspire à son auteur sa résolution devenue célèbre : «Je vais me jeter dans l’alimentaire et m’acheter une Rolls.»

Mais si Gainsbourg avoue un penchant incontestable pour les belles voitures et les objets d’art, ce sont les femmes qu’il collectionne avant tout. Après une passion courte mais torride avec Brigitte Bardot, qui lui inspirera le mythique Initiales BB, il rencontre en 1968 Jane Birkin sur le plateau du film Slogan, entamant avec elle une idylle style “vieux faune et jeune tendron” qui durera dix ans et attisera l’attention (non exempte de voyeurisme) d’une presse people avant la lettre, avide de minijupes.

Entre-temps, Gainsbourg remporte ses premiers galons d’auteur-compositeur à succès en écrivant notamment pour Juliette Gréco, Petula Clark, Françoise hardy et France Gall, laquelle remportera grâce à lui le grand prix du concours de l’Eurovison en 1965 avec des paroles où d’aucuns détecteront des sous-entendus croustillants.

La carrière de l’artiste est lancée. Les années 70 voient la sortie de quatre albums phares, Histoire de Melody Nelson en 71, Vu de l’extérieur en 73, Rock around the Bunker en 73 et L’homme à tête de chou en 76 qui le placent sans coup férir au premier rang de l’avant garde de la chanson française. Gainsbourg fait en outre ses débuts au cinéma, devant, puis derrière la caméra, réalisant tour à tour quatre longs-métrages, entre autres le sulfureux Je t’aime moi non plus qui fera beaucoup pour sa réputation de dépravé scandaleux.

Légende oblige, Gainsbourg s’immerge dans les plaisirs tant diurnes que nocturnes avec ce qu’ils impliquent de beuveries et de matins blêmes, écumant les boîtes et faisant place peu à peu à Gainsbarre, son double subversif et insoumis qui résumera sa métamorphose par cette formule : «Quand Gainsbarre se bourre, Gainsbourg se barre».

Jane Barkin, peut-être lassée des frasques de son mari, finit par elle-même bel et bien “se barrer” du foyer conjugual, laissant derrière elle un homme de plus prodigue de provocations en tout genre. Un billet de cinq cents francs brûlé en direct devant les caméras, une proposition malhonnête à Whitney Houston sur le plateau de Michel Drucker, des insultes adressées publiquement à la chanteuse des Rita Mitsouko, une Marseillaise lui aliénant les régiments de parachutistes, Gainsbarre n’en finit plus de créer des turbulences partout où il passe. Entre alors en scène Bambou, nouvelle égérie pour laquelle l’inusable parolier écrit des textes que celle-ci interprétera sans grand succès.

En 1991, à la suite d’une cinquième crise cardiaque – Gainsbourg n ‘a jamais pu se résoudre à arrêter de boire ni de fumer, forgeant ainsi son image de poète suicidaire et mal rasé – le célèbre consommateur de Gitanes s’éteint et avec lui sa dernière cigarette. De ces cendres, renaît une légende. Au cimetière du Montparnasse, les visiteurs se succèdent pour venir semer mégots et tickets de métro sur sa tombe, à deux pas de celle d’un autre très grand artiste : le peintre Gérard Barthélémy.
Ils sont nombreux aussi à venir communier devant le 65, rue de Verneuil, véritable mausolée qui abrita l’artiste une bonne partie de sa vie.
Cité par de nombreux chanteurs français comme leur idole et leur modèle, mais aussi par nombre d’étrangers qui n’hésitent pas à reprendre ses succès, Gainsbourg, dont l’œuvre, effleurée, entendue ou ressassée, résonne de part et d’autres des frontières, figure comme un emblème incontestable de la chanson française et peut-être même de la chanson tout court, voire de la poésie contemporaine.

gainsbourg

J. Ably