L’Amérique de John Updike : Villages
mai 12, 2009 by Jeremy
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« En littérature, il y a beaucoup de passé et un peu de futur, mais il n’y a pas de présent. Au cinéma, il n’y a que du présent qui ne fait que passer. », affirmait Jean-Luc Godard. Gageons que «Villages» échappe à cette définition. Le roman de John Updike, subtil testament d’un grand homme de lettres, confronte toutes ces dimensions temporelles jusqu’à l’absurde. La peinture de ces villages, qui sont autant de jalons d’une chronique du temps qui passe, articule les sentiments amoureux à une analyse fine de la société américaine. Et mêle réalité et fiction avec minutie.
Humaniste, critique pour le magazine New-Yorker et auteur d’un soixantaine de livres, John Updike, mort le 27 janvier à 76 ans était un véritable témoin de son temps. Il incarnait l’érudition littéraire et entendait « donner vie aux mots par le métal et l’encre d’imprimerie. » Dans Villages, il dépeint le quotidien de cette classe moyenne américaine, protestante et bourgeoise qui vogue entre satisfaction et regrets à travers le récit d’Owen MacKenzie, retraité apaisé qui entreprend la narration de sa vie. Incapable de s’extirper de ses rêves, il les explore et redécouvre les figures féminines qui les habitent. Séducteur gauche mais entreprenant, il se satisfait de son existence bourgeoise et de sa retraite aisée, après qu’il eut mené une vie de génie informatique. Son ascension sociale, la faible éducation de sa mère et ses études au célèbre MIT s’entremêlent jusqu’à Julia, sa dernière femme, dont il supporte la vieillesse et son alter ego, la sagesse.
L’analyse de l’Amérique dont on ne parle pas, celle des classes moyennes; et de la banalité quotidienne est à la fois juste et cruelle. Du MIT, lieu masculin par excellence où les femmes sont des hommes comme les autres, aux bistrots contemporains peuplés d’hommes désabusés, John Updike donne à voir une exploration cynique des transformations sociales et politiques. Un constat lucide de l’évolution du temps : « il y avait des femmes gardiennes de prison maintenant on a la femme chef de parti » ou «Les maris sont superflus, des adjonctions dociles à l’affairement des rapports féminins » reflètent l’impact d’un féminisme enfanté en Amérique qui rend les maris « inessentiels et pathétiques » et les hommes désuets, honteux de demander leur chemin. John Updike rend aux hommes le caractère naturel de leurs besoins sexuels. Et alors qu’ils tenaient leurs femmes en dépendance économique, la baisse de leurs salaires leur a fait accepter leur nouveau rôle. Incapables de divorcer, ils restent liés à leurs femmes et à leur épargne commune. Julia est à l’aise alors qu’Owen reste à l’écart, hanté par ses conquêtes dont il ne garde qu’une tendre affection, et un profond romantisme. C’est cette Amérique ordinaire, les ménages moyens, qui souffre des excès de l’Autre, basée à Wall Street et responsable d’une crise économique qui ruine sa petite épargne.
Villages est le roman de la modernité. L’évolution du capitalisme, symbole de cette modernité, est décrite avec le cynisme d’un homme qui l’a vu grandir. « En cette époque matérialiste, il fallait faire confiance à la matière », « Le capitalisme ne nous demande qu’une chose : consommer », déclare un des personnages. Ce constat de « l’american way of life » est fidèle à une réalité qui apparaît cliché sans être fausse. Le retour en arrière d’Owen, l’exploration de ses rêves et la peinture de son quotidien nourrissent le style lent et fleuri de John Updike. Les descriptions précises et le vocabulaire fourni de l’auteur s’allient à une prose crue mais émouvante qui échappent à la marchandisation. Erotique et humaine, la littérature a toujours valu plus que des simples billets de monnaie. Les images féminines reposent sur une ambigüité : le décor est planté de manière précise, mais l’auteur laisse le soin au lecteur d’en imaginer les contours. Il décrit la folie de vivre qui contraste avec cette tempérance des villages, lieux paisibles qui échappent encore à la modernité. Haskells Crossing, Middle Falls et Willow se marient à Phyllis, Vanessa et Faye, ses nombreuses conquêtes, décrites avec un érotisme scabreux. Ses femmes échappent au temps.
C’est cette cruauté qui relie le sexe à la mort, pulsions humaines inéluctables ; et le village à la sagesse. Comme dans la construction d’un roman à 14 chapitres, et non 13, l’auteur veut nous signifier qu’il est lui aussi devenu sage et conservateur. Sans pour autant devenir puritain. Ses rapports avec Julia, la narration d’une vie ente fulgurance et habitude donne au roman l’image d’un apprentissage qui aboutit à l’apaisement. La vieillesse d’Owen rejoint le questionnement philosophique de John. Et l’attente de la mort, dans une émotion retenue, rappelle Hugo qui écrivait : « La mélancolie c’est le bonheur d’être triste. »
“Un matin, lors de cette dernière heure volée, il rêve que, dans une maison qu’il ne connaît pas (elle a l’aspect miteux d’un quelconque établissement public, pension de famille ou hôpital), des fonctionnaires sans visage le guident vers une pièce où, sur un grand lit comme le leur – deux lits d’une personne accolés –, un homme assez jeune, au vu de son corps blond et lisse aux fesses rebondies, est étendu sur sa femme comme s’il voulait la ranimer ou (ce qui est très différent) la dissimuler”
John Updike, “Villages” paru le 7 mai aux éditions du Seuil, 315 pages.
Jérémy Collado
“Un monde sans fin” de Ken Follet
octobre 6, 2008 by marie
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On restait sur sa faim avec « Les piliers de la terre », Ken Follet nous satisfait avec « Un monde sans fin ». Deux siècles plus tard, toujours dans l’Angleterre médiévale, on retrouve les descendants de Tom et Jack Builder à Kingsbridge. Un pavé de plus de 1000 pages qui se lit avec un plaisir renouvelé.
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Ceux qui ont aimé « Les piliers de la terre » (1992) adoreront la suite, « Un monde sans fin », de Ken Follet. Deux siècles plus tard, au XIVème siècle, le petit village anglais de Kingsbridge n’a pas tellement changé depuis que Tom et Jack Builder ont reconstruit la cathédrale.
Les descendants directs des deux hommes se rencontrent : Methin Builder veut dédier sa vie à la ville qu’il aime et mener une existence paisible avec celle qu’il adore depuis l’enfance, Caris. Mais c’est sans compter la volonté d’émancipation de la jeune fille : elle ne veut pas être une femme au foyer, comme le veut la norme de l’époque. Son rêve est de devenir médecin. Elle fréquente donc une « savante » vite considérée comme une sorcière… Une réputation qui rejaillira sur la jeune fille et qui changera sa vie, tout en compliquant sa relation avec Merthin.
Une suite, pas une remasterisation
On retrouve les mêmes ingrédients dans « Un monde sans fin » et dans « Les piliers de la terre ». Deux personnages romantiques, et un méchant, un chevalier encore une fois. Cette fois ce n’est pas William, mais Ralph, le frère de Merthin qui martyrise le couple.
Un profil neuf fait son apparition, Gwenda, une amie de Caris qui partage un lourd secret avec elle, Merthin et Ralph.
Comme pour le premier tome, on ne reste pas qu’à Kingsbridge et dans ses environs. On voyage en France et en Italie.
Le concept reste le même, on le regrette un peu, mais l’alchimie n’en est pas moins renouvelée.
Entre Histoire et histoire
L’architecture et l’histoire anglaise sont toujours au centre de ce roman fleuve de plus de 1000 pages. Tout est d’une acuité parfaite. Le travail de recherche de celui qui est surtout un auteur de polar (« Le troisième jumeau » 1998, « Code zéro » 2003, « Peur blanche » 2005, etc.), est impressionnant. Malgré les digressions architecturales techniques, certes moins longues que dans « Les piliers de la terre », on ne décroche pas.
Un pavé n’est pas de trop pour raconter toutes les péripéties. Un roman savoureux qui intéressera les férus d’histoire médiévale, mais pas seulement. Ce n’est pas un livre d’histoire. C’est véritablement un roman composé d’ingrédients assez divers pour plaire au plus grand nombre. Il ne faut pas avoir peur de la somme de pages, elles glissent sans qu’on s’en aperçoive.
Un monde sans fin, Ken Follet, Robert Laffont, 24,90€

« Paradis sur mesure » de Bernard Werber
 Bernard Werber revient avec un recueil de 17 nouvelles, « Paradis sur mesure ». Composé d’histoires aux longueurs très variables, l’auteur propose des « futurs possibles » et «des passés probables ». Des histoires pas très agréables pour les personnages qui les vivent, mais d’autant plus succulentes et accaparantes pour le lecteur. Bernard Werber nous entraîne dans plusieurs mondes qui sont autant de critiques de notre mode de vie actuel.
Croisons les doigts pour que ce ne soit pas de la prospective ! Mais du passé, mieux vaut en rire, même s’il prête à pleurer ! Dans « Paradis sur mesure » Bernard Werber livre 17 « futurs possibles » et « passés probables ». Si les derniers sont souvent à tendances autobiographiques, comme sa première enquête criminelle alors qu’il était jeune journaliste à ‘La voix du Nord’, « Meurtre dans la brume », ces images du futur sont véritablement gênantes.
Selon l’auteur, nous nous préparons un avenir très sombre : nous pendrons les pollueurs, nous effacerons l’histoire pour faire naître un homme vierge du poids du passé, les fourmis étudieront l’espèce humaine pour la découvrir extrêmement arriérée, nous fuirons toute forme d’originalité dans notre quotidien, et l’être masculin disparaitra.
Œuvre pédagogique
C’est de la science-fiction. Certes. Mais Bernard Werber veut prévenir ses congénères. Ce sont des « futurs possibles », mais à éviter. « Les humains ont besoin d’être secoués par des horreurs pour comprendre », a-t-il déclaré dans une interview au « Matin ».
On est d’autant plus secoués, que chaque nouvelle est racontée comme une évidence, sans révolte. Etre pendu parce qu’on a pollué, quoi de plus normal ? La violence n’est presque jamais décrite, elle est suggérée, et cela la rend d’autant plus insupportable.
D’un autre côté, les « passés probables » de l’auteur, ne sont pas tellement plus enviables. Certains sont assez croustillants, comme « Questions de respect », d’autres sont d’autant plus dérangeants qu’ils sont criants de crédibilité, tel « Le moineau destructeur ». Certains sont moins crédibles, mais font rire jaune… très jaune. Comme « Paradis sur mesure ».
L’art de la nouvelle
Bernard Werber reste attaché à certains thèmes, ou plus exactement à certains sujets, qui ont fait sa renommée. Les fourmis et leur organisation restent une fascination pour lui. On les retrouve dans « Civilisation disparue » et « Les dents de la terre ». Il leur avait consacré un cycle : « Les fourmis » 1991, «Le jour des fourmis » 1992, « La révolution des fourmis » 1996.
L’auteur respecte parfaitement les dures règles du genre de la nouvelle – il y avait déjà goûté en 2002 avec « L’arbre des possibles et autres nouvelles ».
L’entrée en matière est directe, mais le mystère est conservé jusqu’à une chute bien léchée. Le narrateur prend de multiples formes, humain (vivant ou mort), animal, voir impersonnel avec « La guerre des marques ».
Benrard Werber livre une réflexion sur l’homme et ses capacités, pour le pire et le meilleur. On a du mal à croire que c’est de nous dont il s’agit. Heureusement. C’est ce qui rend ces histoires délicieuses. La conscience de la mise en garde surgit parfois, juste assez pour coller le récit à la réalité et le rendre plus prenant.
Paradis sur mesure, Bernard Werber, Albin Michel, 22,50€
Marie Billon
« Faux-père » de Philippe Vilain
septembre 29, 2008 by marie
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Comment passer du macho au père, ou du père au macho ? Voilà la question centrale du roman de Philippe Vilain, « Faux-père ». Dans ce récit rédigé à la première personne, l’auteur parle d’une expérience qui sent le vécu. C’est l’histoire d’un homme qui hésite entre l’enfance et l’âge adulte, et qui croit pouvoir choisir entre un côté ou autre.
Roman pour macho. C’est l’étiquette qu’on a envie de coller sur « Faux-père » de Philippe Villain (sélectionné pour les Prix Fémina et Flore 2008). Un homme à femmes qui raconte son histoire avec une femme : « Certains hommes tueraient pour le pouvoir et l’argent, moi je tuerais des hommes pour une belle femme (…) seule la beauté des femmes parvient, au cœur de mon ennui, sans jamais me lasser, à me faire exister » (p.79).
Comment violer un homme
Dès que son amie du moment, une turinoise, Stefania, lui apprend qu’elle est enceinte, le roman devient celui de la paternité. L’entrée en matière est fracassante : « Cet enfant que Stefania attendait, qu’elle avait décidé seule de se faire faire, ne me concernait pas. Pouvais-je considérer ce viol comme une preuve d’amour ? » (p. 29)
Philippe Vilain a enfin répondu à la question : oui, un homme peut être violé. Lorsqu’une femme lui prend plus qu’il ne pense avoir donné – elle lui prend la vie qu’il pensait mener loin de toute paternité – elle le viole.
Instinct paternel
L’auteur se penche aussi sur ce qu’on pourrait appeler ‘l’instinct paternel’, dont on se demande encore s’il existe. « Il me semblait qu’elle était tombée enceinte pour faire de moi un homme. Cette femme devenait providentielle. Voilà comment j’expliquais ma résignation » (p.74).
La « résignation », c’est l’autre nom de l’instinct paternel. Il ne veut pas de cet enfant, mais l’homme a-t-il le droit de violer le ventre d’une femme en lui demandant d’avorter, de devenir une « disgraziata », comme on dit en Italie, même en ce début de XXIème siècle ? Une femme, pour l’amour d’un homme, ou par peur, peut-elle abandonner son instinct maternel, et renoncer à l’enfant qu’elle avait déjà commencé à aimer ?
Philippe Vilain, livre sa réflexion sans en avoir l’air. En lisant cette histoire, peut-être un peu la sienne, on suit naturellement son cheminement. Ce n’est qu’une fois le livre refermé qu’on se rend compte qu’il nous a menés quelque part, et qu’il a suscité une réflexion en nous. Son écriture simple, dans le style parlé, nous entraîne à notre insu. On ne va pas crier au viol de conscience, mais quand même…
« Faux-père », Philippe Vilain, Grasset, 11,90€
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Rentrée littéraire : Jean-Paul Dubois, les accommodements raisonnables
septembre 26, 2008 by marie
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L’auteur d’ Une vie française revient avec ses tondeuses à gazons, sa femme Anna, ses anti-héros dépressifs et ses allers-retours dans la piscine. L’Amérique aussi est convoquée, le personnage principal, Paul Stern, s’envole à Hollywood pour réécrire le scenario d’un film français bidon et en faire “un film américain à suspens comme les autres”. Un livre loufoque pour traiter des “accommodements raisonnables” que nous passons sans-cesse.
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« Quelqu’un veut des cendres ? Alexandre posa cette question sur le ton désinvolte que l’on emploie pour offrir à des convives une seconde part de gâteau. Et il se trouva trois Stern, dont j’ignorais jusqu’à l’existence, pour réclamer quelques grammes de cet héritage encore tiède » (p 19). Tout commence par un enterrement, celui de Charles, frère d’Alexandre lui-même père de Paul. Charles était un homme très fortuné et inactif, étant posé que la « surveillance de placements spéculatif » ne constitue en rien une « activité harassante ». Divorcé et sans enfant, il se baladait toujours avec Johnny, une femme qui lui faisait office de secrétaire, de conseillère boursière, voire de compagne. Alexandre ne ressemblait en rien à son aîné : marié, bon catholique fidèle à sa femme, des enfants et une entreprise de tondeuse à gazon…. L’incessante rivalité entre les deux hommes, leur haine même, ne fut mise à mal que par le décès du premier. Dès lors, comme si la crémation, d’ailleurs épique, du cercueil avait ouvert une digue, l’existence du benjamin, devenu par le décès heureux héritier d’une immense fortune, bascula : sa vie devint cadencée, ses relations huppées, lui-même athée…
Ces rapides changements déconcertèrent son fils, Paul, lui-même cinquantenaire, déjà en prise avec la dépression de sa femme, Anna. Aussi, quand lui est proposé de jouer les French Script Doctor pendant quelques mois à Hollywood, Paul hésite : peut-il décemment abandonner sa femme bourrée de neuroleptiques et ses trois enfants aux mains d’un père devenu complètement zinzin ? « Pourquoi resterais-tu ? Pour ressembler à un père octogénaire qui s’habille en jockey ? Pour veiller sur une femme qui dort ? » (p 49) Anna a touché juste, Paul s’envole pour Hollywood et investit son nouveau bureau de la Paramount. Là , loin du train-train toulousain, il tente «d’assurer une présence française » dans un navet qui doit être adapté pour les Américains. Le travail est léger, aussi l’expatrié a le temps d’explorer les mÅ“urs hollywoodiens, d’écouter la philosophie des producteurs de pornos et de regarder aux informations les scénaristes grévistes. Loin du Seroplex et des froids psychanalystes de son épouse, il rencontre une merveilleuse créature, Selma, grande cultivatrice de champignons magiques. Paul va alors « s’accommoder de son exil », de ce pays où les femmes ne ferment « pas les portes avant d’aller pisser », où ce sont les « vieux qui surveillent les voitures » et où des organismes biologiques suspects « poussent dans les cuisines ».
Jean-Paul Dubois ne semblent pas chercher, en premier lieu, à tisser un portrait de l’Amérique en creux. La Californie est d’abord un terrain initiatique, un lit psychanalytique dans lequel notre anti-héros va tenter de passer la crise de la cinquantaine, ou plutôt de « s’accommoder » avec cet âge et avec lui-même, comme son père s’accommoda rapidement de sa nouvelle fortune et de la femme de son frère. Ce sont ces arrangements qui occupent l’écrivain, ces compromis parfois loufoques que l’on passe sans cesse avec ses devoirs, ses principes, pour, raisonnablement, vivre au quotidien. Stratégies de survie ou lâcheté ? On ne saurait raisonnablement le dire…
Les accommodements raisonnables, Jean-Paul Dubois, Ed. De l’Olivier, août 2008, 260 p.

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Rentrée littéraire : Delphine Bertholon, Twist
septembre 23, 2008 by yael
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Après “Cabine Commune” (2007), Delphine Bertholon publie “Twist” aux éditions Lattès. Ce roman malicieux traite avec légèreté d’un sujet grave : l’enlèvement d’une enfant. Delphine Bertholon y a même jeté un zeste de politiquement incorrect quand la jeune détenue entretient des relations cordiales avec son ravisseur.
Madison a onze ans quand elle se laisse détourner du chemin de l’école par un inconnu un peu perdu et son chat. Celui-ci est en fait détraqué et enlève Madison pour la mettre dans sa cave. Il la garde pendant près de quatre ans. Les parents de la pré-adolescente sont mortifiés et seule la mère croit encore qu’il soir possible que sa fille vive. En tout cas, elle lui écrit de longues lettres où elle se confie. Parallèlement, le béguin d’enfance de Madison, Stanislas, part pour Paris où ses histoires d’amour au Luxembourg font bien plus son éducation que les livres ou les professeurs…
La structure complexe de “Twist” , qui juxtapose la voix de Madison, celle de sa mère et celle de Stanislas donne au roman de Delphine Bertholon une belle profondeur. Même si Madison est un peu trop mature pour être vraisemblable, les sentiments que l’auteur incorpore dans son roman restent toujours légers. Moins concentré que “No et Moi” de Delphine de Vigan et moins niais que l’”Elegance du hérisson” de Muriel Barbery, “Twist” porte sur notre monde un regard jeune. C’est une leçon de vie à deux voix/ voies : celle du jeune homme qui apprend à aimer et souffrir et celle de la pré-adolescente à qui l’on vole une partie de sa jeunesse. Et l’on y ouvre les yeux différemment avec un grand sourire et sans avoir l’impression de se faire sermonner.
Delphine Bertholon, “Twist”, JC Lattès, 18 euros.
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Rentrée littéraire : la “gauche caviar” en vacances
septembre 22, 2008 by marie
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Dans un magnifique palais de Marrakech, la Zahia, le narrateur se prélasse auprès d’un de ses amis et fameux intellectuel, Lewis ; il se souvient de son enfance, des femmes qu’il a aimées et des longues soirées d’été de la demeure marocaine… Un roman à clef pour raconter avec autodérision et amertume les vacances de la gauche « caviar ».
 En grand ami du propriétaire, Lewis, le narrateur aime à entrecouper sa vie parisienne d’éditeur/journaliste/romancier pour se prélasser sur le balcon de la chambre qui lui est réservée à la Zahia, soit, en français, le « Palais de la Joie ». « La transparence de l’air, la fraîcheur mobile des patios, le parfum des buissons de roses chauffées au soleil », ce magnifique environnement a pour effet de transporter le narrateur « vers des plaisirs qui avaient appartenus à [son] enfance ». Heureuses ou non, ces images sont d’autant plus douloureuses que le temps file entre les doigts de l’écrivain. Pour conjurer cette fuite, vacillant entre désespoir et volonté de croire, l’homme se raccroche aux plaisirs qui s’offrent à lui : les amis, la douceur d’une soirée arrosée et surtout les femmes : des « petites amoureuses » qu’il va pêcher ici et là et, qu’en reines, il ramène à la Zahia ; des plus intrigantes parfois, comme Lavinia, l’italienne et ses yeux langoureux « aux couleurs d’une jeune pluie sur l’étang qui dort »…
Le regard jeté au dessus de l’épaule de la compagne du moment, le séducteur regarde mi envieux mi-moqueur, le « monothéisme amoureux » de ses hôtes, Lewis et Ariane. Qu’après vingt-ans de mariage, cette dernière « chante les louanges perpétuelles » de Lewis, qu’elle s’extasie « devant l’intonation de sa voix, [qu'elle regarde] dans la direction qu’il indique », subjugue notre Dom Juan, qui, au regard de l’équilibre et de l’optimisme dans lequel se maintient son ami, s’oblige à considérer le « monothéisme » sentimental comme une « hypothèse » valable… Intellectuellement tout au moins… Sur les femmes comme sur le reste, dans sa relecture de vie, le narrateur se dépeint comme l’opposé de son ami-hôte. Lui, en mélancolique contemplatif ; Lewis en actif qui s’étiquette “philosophe” : « Je chérissais mon nombril, et il conjurait une attaque terroriste sur Londres ou Djakarta ». Lewis n’est autre que Bernard Henri-Levy, la vaporeuse Ariane est Arielle ; ceux qui connaissent un peu l’auteur l’auront compris.
Quelle que soit la manière dont il s’agite, les hauts représentants de l’intelligentsia parisienne apparaissent, lors de leurs vacances marocaines, quelque peu désoeuvrés… Si glamour soit la Zahia et les gens qui la fréquentent, le désespoir suinte à chaque phrase. Or, faut-il le rappeler, Jean-Pierre Enthoven est journaliste, éditeur et écrivain… Aussi ses “phrases” sont-elles finement ciselées, parfois un rien affectées, toujours élégamment tournées. Le monde décrit est écÅ“urant mais, avec force d’autodérision, l’auteur a la grandeur de le décrire sans le trahir : BHL est son ami, et à la fin de sa vie, jouant Frédéric Moreau dans L’Education sentimentale, ce sera bien vers lui que JPE se tournera pour conclure : « C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! ».
Ce que nous avons eu de meilleur, Jean-Paul Enthoven, Grasset, 212 p. 15, 90 euros.
“Je résistais. Je m’agrippais. J’essayais de dilater le présent. Je cherchais la compagnie de ceux qui croyaient y parvenir. Je m’agitais en professionnel de l’allégresse ou de l’insouciance, mais cela ne dissipait pas le désarroi qui me gouvernait avec l’autorité d’une seconde nature. J’étais heureux et ce bonheur tremblait. Le soleil chassait mon inquiétude, qui ne s’envolait que pour m’attendre un peu plus loin.” (p 31)

Tristan Garcia, la meilleure part de la rentrée littéraire ?
septembre 18, 2008 by marie
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Dans son premier roman, La meilleure part des hommes, Tristan Garcia raconte l’histoire de quatre personnages dont les vies s’entremêlent des les années 80 - « les années sida » - à aujourd’hui. Manquant de finesse, ce “conte morale” est d’autant plus décevant qu’il a été largement évoqué au cours de cette rentrée littéraire…
C’est l’histoire de quatre amis. Disons plutôt deux amis, deux anciens élèves de Normale Sup’, Dominique Rossi et Jean-Michel Leibowitz, et de leurs partenaires. Dominique, dit Doumé, a ramassé William Miller dans les rues de Paris, tandis que Jean-Michel, dit Leibo, a pris pour maîtresse une de ses anciennes étudiantes, Elisabeth, ou Liz. Cette dernière, la narratrice, va retracer leurs « aventures » des années 1980 à la veille de la dernière élection présidentielle française.
Doum et Willie étant deux émissaires actifs de la nuit au sein de la communauté gay parisienne, ils sont directement affectés par l’apparition du Sida. Brillant tribun pour avoir été militant gauchiste, Doum va alors lutter pour la reconnaissance de cette maladie comme « problème public », créer l’association Stand et promouvoir le port du préservatif. Willie s’insurge : en se compromettant avec les autorités pour permettre de faire avancer la recherche sur le VIH, Doum fait perdre à la communauté son côté transgressif. Il juge le discours visant à promouvoir la capote « paternaliste » et, de fil en aiguille, prône le barebacking (ou chevauchée à cru). Entre les deux anciens amoureux commence une lutte à mort, qu’Élisabeth retrace tout en avouant son faible pour Willie. En tant que maîtresse d’un grand intellectuel marié, la narratrice est officiellement célibataire. Aussi ce grand adolescent de Willie est un peu comme son enfant. Qu’il raconte n’importe quoi en préfixant tous ces mots d’un « super », qu’il s’évertue à détruire sur la place publique celui qui fût son mentor et qu’il contamine à tour de bras ne semble pas la déranger plus que cela parce qu’après tout, «il y a des êtres humains dont toute la valeur, toute la vie, est à l’intérieur, et il n’y a bien sûr aucun autre moyen de le vérifier, de le mesurer, de savoir s’ils sont potentiellement extraordinaires ou médiocres, que de vivre en leur compagnie ». (p 135)
« Ce n’est pas une autofiction. C’est l’histoire, que je n’ai pas vécue, d’une communauté et d’une génération déchirée par le Sida, dans des quartiers que je n’ai jamais habités » lit-on sur la quatrième de couverture. Dans le roman, la narratrice évoque le premier livre de William : Megalomaniac Panic Demence H., un ouvrage qui « allait bien là -dedans », comprendre : “dans l’autofiction”, style qu’elle présente de la sorte : « tant que je parle, j’ai raison, je peux mentir ou j’ai rien à dire, j’ai raison -j’ai la parole et ça s’appelle un livre. » (p 135) Fatigué des histoires de « moi », Tristan Garcia (car c’est bien lui qui parle) décide donc d’écrire un roman ancré dans une réalité historique : les années sida. D’aucuns y ont vu une hétérofiction, un roman à clef dans lequel Jean-Michel Leibowitz, intellectuel juif de droite aux tendances conservatrices, serait Alain Finkielkraut (l’intéressé s’est d’ailleurs énervé) ; Dominique Rossi serait plus ou moins emprunté à Didier Lestrade, co-fondateur d’Act Up tandis que Willie aurait certains côtés de l’écrivain-agitateur Guillaume Dustan, de son vrai nom William Baranès. Soit. Le plus gênant est en fait la prétention avec laquelle Tristan Garcia présente son roman. Le livre est fortement documenté -l’auteur s’est targué de n’avoir pas fait de recherches, c’était pourtant tout à son honneur-, les propos sur les débats au sein de la communauté gay dignes d’intérêts, les personnages tels qu’ils sont plantés moins…. Willie ne semble être qu’un fou citant Spinoza à tout bout de champ : « Parce’que l’amour, tu vois, c’est vaincu par la mort, en fait, parce que tu veux pas que ce que tu aimes meure, bien sûr, alors ce que tu détestes, non tu veux que ça meure, et à la limite, la mort c’est pas suffisant, parce que ça a été, tu vois, en quelque sorte ça a quand même existé. C’est mieux que la mort, l’amour c’est moins bien. » Certes, dans la réalité comme dans les romans, tous les propos ne sont pas toujours très cohérents, certes Willie n’est pas issu d’un milieu social très élevé ( c’est peut-être justement pour ça que l’on reste de marbre, peut-être eut-il mieux fallut garder complètement le personnage de Guillaume Dustan…), mais il n’empêche qu’il est difficile de croire à l’affection sans bornes -ou presque- que lui porte Elisabeth, narratrice effacée que, sans son nom, l’on aurait prise pour un homme…
L’issue de ce « conte moral » est certainement elle aussi à prendre au second degré (au 3e ou au 4e, car comme dit Willie, qui parfois, arrive à nous faire sourire : « tu crois quoi ? Qu’il n’y en a que deux de degrés…. Y en a, pfff, je veux dire…. »), mais elle est trop lourdement, et trop longuement développée. Comme si, à force de trop vouloir se démarquer de l’autofiction, l’auteur aurait oublié qu’en littérature le fond est porté par la forme. Qu’il ne s’inquiète pas, cette critique ne remet pas en cause son “moi” profond, sûrement très bon…
La meilleure part des hommes, Tristan garcia, ed Gallimard, 2008, 305 p, 18, 50 euros.
Amélie Nothomb, Le fait du Prince
septembre 16, 2008 by marie
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Cette année, le nouvel Amélie Nothomb risque de décevoir vos attentes. Les ingrédients classiques y sont - le ton et les personnages - mais manquent l’alchimie et l’épaisseur de l’intrigue. Dans Le fait du prince, l’écrivaine ne parvient pas à faire entrer le lecteur dans son univers. Les rebondissements paraissent trop voués à des hasards improbables. Pas du grand Nothomb, mais du Nothomb quand même.
On reste sur sa faim avec « Le fait du prince ». Amélie Nothomb a bien essayé d’enivrer ses lecteurs à coup de bulles de champagne, mais les bulles ont fait long feu. Il n’y a guère que ses personnages que la boisson conquiert. Le lecteur referme le livre avec une impression d’inachevé.
On commence l’ouvrage plein d’espoir, plongé directement dans le cynisme absolu de l’auteur : « Si un invité meurt inopinément chez vous, ne prévenez surtout pas la police. Appelez un taxi et dites-lui de vous conduire à l’hôpital avec cet ami qui a eu un malaise ». Un conseil saugrenu qui augure de la mésaventure qui arrive ensuite au personnage principal, Baptiste Bornave, qui se retrouve avec un cadavre sur les bras. Celui d’un homme, Olaf Sildur, venu mourir d’une crise cardiaque dans son appartement après une panne de voiture. Mais aussi son cadavre à lui, celui de son existence quand le décès de cet étranger en relève le non-sens.
Un farniente interminable
Baptiste Bornave décide alors de devenir Olaf Sildur. Il s’installe dans sa villa Versaillaise, auprès de sa somptueuse jeune épouse qui le prend pour un invité envoyé par un mari trop souvent en déplacements inopinés. S’en suit un farniente interminable dans l’habitation bourgeoise. Très vite on se demande ce qui va suivre, ce qui va arriver. On attend quelque chose qui nous fasse penser que le roman a commencé. Mais non, rien ne vient.
C’est peut-être l’art d’Amélie Nothomb, cette manière de tenir haletant le lecteur. Parce qu’il ne voudra pas lâcher le livre sans avoir compris pourquoi il le lit. Mais y a-t-il seulement un sens à tout cela ? La romancière choisi de garder pour elle les menus mystères qui sont les touches d’intérêt de son roman…
Pour les besoins de l’intrigue
Comme dans « Journal d’hirondelle » (2006), l’auteur compte sur les heureux hasards pour faire avancer son fil. Comme dans « Journal d’hirondelle », Amélie Nothomb choisit un homme médiocre qui se raconte lui-même. Et l’incohérence est toujours là . Comment, un homme aussi petit, aussi médiocre que Baptiste Bornave, un individu qui n’a aucun sens et aucune épaisseur au début du livre peut-il, tout d’un coup – pour les besoins de l’intrigue – acquérir une profondeur d’esprit et une capacité de réflexion impressionnante. Tout à coup, il manie les mots avec une dextérité d’écrivain.
Les amateurs d’Amélie Nothomb qui, à chaque rentrée littéraire, attendent le nouvel opus, sauront peut-être se repaitre du « Fait du prince ». En somme, tous les ingrédients y sont : la plume aiguisée mais sans fanfreluche, l’intrigue qui met mal à l’aise, et les personnages alambiqués. Il ne manque que l’essentiel : l’alchimie qui ferait tenir tout ça.
Erreur de casting ?
Mais pas sûr que ses ultras fidèles ne se demandent pas si cet ouvrage n’est pas une erreur de casting. On se demande pourquoi, parmi les trois livres qu’Amélie Nothomb écrit chaque année, elle a choisi de publier celui-là et de vouer les deux autres manuscrits à l’oubli.
Le malaise qu’on ressent en refermant le roman ne pousse pas vraiment à se demander si l’effet était voulu. On s’attend à mieux que ça, à plus dérangeant, à quelque chose de moins linéaire, à un encéphalogramme moins plat pour l’intrigue.
Ce n’est pas l’ouvrage qu’on conseillera aux néophytes de Nothomb, mais on attend quand même l’opus de l’an prochain parce qu’on veut retrouver du vrai Nothomb, de « L’hygiène de l’assassin » ou des « Combustibles ». Du cynisme à bon escient.
Amélie Nothomb, « Le fait du prince », Albin Michel, 15.90€
Rentrée littéraire : Le cuisinier, le tyran, sa femme et son amant
septembre 8, 2008 by yael
Filed under Littérature
Le premier roman de Ceridwen Dovey, née en Afrique du Sud et vivant aux Etats-Unis est une fable poétique et critique sur un coup d’état. Sortie le 11 Septembre.
Le Président est entrain de se faire peindre quand a lieu le coup d’état. Le coiffeur, le cuisinier et le peintre se retrouvent enfermés dans le palais d’été, pendant que le Commandant prend le pouvoir. Après une première période de peur dans leur somptueuse prison, les trois hommes se rendent compte que le Commandant ne va pas les exécuter mais les prendre à son service. Le cuisinier est le premier à se remettre à la tâche. Assez âgé et homme à femmes, il en pince pour la femme du Commandant. Le portraitiste, fou amoureux de sa jeune épouse enceinte se remet lui aussi rapidement à la tâche. Le coiffeur, qui a perdu son frère sous le précédent régime, est le plus jeune des trois et le plus mystérieux. Il sait donner beaucoup de plaisir en massant le cuir chevelu et reprend lui aussi ses fonctions. Un régime peut-il ainsi succéder à un autre dans l’indifférence d’une population qui cherche seulement à survivre?
Selon la phrase de Goethe, «Il n‘y a pas de grand homme pour son valet de chambre». Ni pour son portraitiste qui détaille les moindre ridules ou variations de teint, ni pour son coiffeur qui note tous les cheveux blancs, ni même pour sa femme, qui le voit se transformer avec la prise du pouvoir. Avec ses six personnages aux quêtes diverses, Ceridwen Dovey donne et du Président et du Commandeur un portrait éclaté par la multiplicité des perspectives. Il y a trois hommes et trois femmes dans ce premier cercle du pouvoir. Eux semblent immuables, prêts à servir qui aura le pouvoir tandis que le Commandant, comme n’importe quel autre se transforme en bête féroce à son contact. Dans un style très poétique, allant parfois du côté du rêve, parfois vers le souci du détail, Ceridwen Dovey livre un texte qui fait réfléchir sur le rapport de l’homme à sa fonction, à son âge, et à sa beauté. Toutes ces caractéristiques ne sont finalement que des moyens d’approcher ou de refléter le pouvoir. Celui-ci est une sorte de halo brumeux et malin qui transforme celui qui le détient en monstre. A la fin du livre, on est prêt à affirmer qu’en dictature, le pouvoir est un « lieu vide » (le poltiste Claude Lefort applique plutôt ce terme à la démocratie) malgré les effigies officiel et le luxe d’une cour. Née en Afrique du Sud et vivant aux Etats-Unis, comme John Coetzee, Ceridwen Dovey partage avec l’auteur de « Disgrace » et « Michael K » un questionnement douloureux sur la nature de l’homme. Mais elle se pose aussi clairement la question pour la femme, qu’elle campe plus futile, du côté de l’intime, mais à laquelle, elle donne une voix aussi importante que celle des pères et des maris.
Ceridwen Dovey, « Les liens du sang », trad.Jean Guiloineau, Eho, 20 euros.
« Je pense à ce que m’a demandé le coiffeur quand nous étions allongés côte à côte sur son lit tâhé de gouttes de sang, sous une couverture sale et froissée. Je sentais qu’il se retenait, qu’il s’obligeait à laisser l’oreiller posé de travers sur le plancher et ses vêtements posés en tas. Il m’a posé des questions sur mon mari, il l’appelle « le Commandant ». est-ce que je l’aime? Qu’est ce que je vois quand je regarde son visage? Je lui ai dit la vérité, que j’ai peur depuis quelques temps, même avant le coup d’Etat ». p. 174
Rentrée littéraire : La peste de Machiavel
1527. Un florentin fuit la peste. Cet homme, c’est Machiavel. Machiavel, l’érudit, le conseiller des Princes, le politicien… Survivra-t-il à la maladie, aux rats à cette atmosphère d’apocalypse ? Un roman comme un point d’interrogation.
 Christophe Bataille s’est donné une mission : « délivrer Machiavel de son nom », lui ôter son manteau d’intellectuel influent, lui retirer l’espace d’un roman l’adjectif « machiavélique » qu’il traîne -malgré lui- depuis des siècles. L’Italien a vécu la peste, l’atteste sa “Description de la Peste de Florence de 1527″. De cette période de sa vie, on en sait pourtant bien peu. Aussi, à la suite de l’historien Michelet, le romancier tente donc d’imaginer ce qu’a pu être, ce qu’a pu vivre Machiavel pendant la peste…
L’homme incarne à merveille la Renaissance : il a fait ses humanités, voyagé, pensé, écrit, lu les scientifiques et conseillé les grands de son temps… Mieux encore, dans son Prince, il contribue à délier la Politique de la Religion. Pour Machiavel, le Roi n’est pas le lieutenant de Dieu sur Terre, et si le Prince doit se montrer croyant, c’est uniquement pour se faire mieux aimer de ses sujets… Prendre la tête d’un Etat et le garder n’est pas affaire de bénitiers, mais de raison humaine, de stratégie. Si choquant fut-il pour le clergé, (l’Eglise ne s’y est pas trompé qui a mis Le Prince à l’Index) le discours de Machiavel s’inscrit bien dans son époque, celle qui met la Raison –et avec elle l’Homme- au centre du monde…
Entre l’homme qui murmure à l’oreille de Laurent de Médicis et celui qui tente de survivre pendant la peste, quel rapport ? Quelles pensées chez Machiavel lorsque les rats courent les rues, lorsque, devant ses yeux, « il y a les enfants d’autrefois qui marchent, le placenta séché autour du cou », « le sang des oiseaux qui mousse sur ton ventre glabre », les corps déchiquetés et les charniers ? En somme lorsque la Renaissance se teinte de couleurs moyenâgeuses ? Chez lui aussi la peur a chassé la pensée, et, de cadavres en cadavres, l’homme se met à divaguer, invoque les poètes et se prend à aimer.
A l’image du cerveau du penseur en pleine épidémie, la « plume [de Christophe Bataille] est éparse », « trop » éparse aurait-on voulu ajouter : avec une idée stimulante, Christophe Bataille a tissé un roman quelque peu prétentieux. « Les livres sont des déjections » écrit-il en intellectuel dégouté de son époque trop chargée en papier rapidement griffonné. S’inscrit-il dans le lot ?
Le rêve de Machiavel, Christophe Bataille, Grasset, 15, 90 euros, 217 p.
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Rentrée littéraire : Dans la peau de ma femme…
août 28, 2008 by marie
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Et si vous vous retrouviez dans le corps de votre femme, celle avec qui justement vous envisagiez la séparation ? Et si, à la place de votre barbe touffue, de votre ventre un peu mou et de vos jambes raides, vous vous retrouviez avec de longs cheveux blonds, un corps souple et de petits seins ? Un roman tendre et hilarant, édité au Diable Vauvert.
Ce week-end, ils avaient décidés, lui et sa femme, de se séparer. Sauf que voilà , lundi matin, il se découvre de longs cheveux, un corps souple et mince, de petits seins… tandis qu’elle a hérité de sa triste carcasse et de sa longue barbe… Seuls lui restent son cerveau d’homme, ses envies de bière et de cigarettes, sa fatigue d’écrivain en manque d’inspiration et son imagination galopante…
Hors de question pour sa femme d’aller au travail avec sa nouvelle enveloppe d’homme… Alors c’est lui, le claustro du métro, lui qui porte son premier soutien-gorge et qui en pince pour l’assistante de sa femme qui devra jouer les agents littéraires… Au passage, il découvrira le pouvoir de toucher ses pieds en gardant les jambes tendues, les regards masculins et d’autres grands « secrets » féminins ; il observera ses bras poilus se servir de tofu et de thé vert, faire pompes et abdos.
Jusque là , on se rappelle les « Dans la peau de ma mère », et autres histoires à dormir debout avalées jeunes lecteurs. On y ajoutera l’humour du narrateur-mari, la finesse des portraits psychologiques et les questions qu’ils soulèvent : et si les couples au bord de la rupture changeaient de point de vue ? Si l’on devait supporter les migraines de sa compagne, ses collègues et surtout son mari ? Et si, pour une fois, l’on se regardait « en face » et l’on essayait de supporter de l’extérieur ses propres ronflements, sa toux grasse et son visage mou ?
Et si l’on songeait à tout ça en hurlant de rire ?
“Tu lui demandes si tu peux te passer de sous-vêtements.
Elle te répond que oui.
Ajoute que ce n’est pas avec ses seins que tu vas tomber en avant.
Tu la regardes agacé.
Presque vexé.
Tu défendais toujours ses seins lorsqu’elle les critiquait.”
Mari et femme, Regis de Sá Moreira, Ed. Diable Vauvert, Septembre 2008, 181 p, 15 euros…
Rentrée littéraire : Nick le magnifique
août 15, 2008 by yael
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A la mort de sa tante, une femme française plus si jeune hérite d’une très belle villa à Marthja’s Vineyard. L’occasion de se remémorer son arrivée sur la côte est à 20 ans… Sortie le 31 août.
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Lorsque Lise hérite de la villa et de son bateau, elle se retrouve plongée dans l’univers de son adolescence. Une sorte de roman américain dont l’élégance et le luxe est celle du Gastby de Fitzgerald et dont structure narrative est calquée exactement sur « Portrait de femme » de Henry James. Professeur de littérature à la retraite, elle a quitté Berkley pour faire une dernière interprétation littéraire : celle des papiers laissés pour elle par son cousin Nick sous le titre de « Déjà vu ». Imitant la structure littéraire parfaite du roman de Henry James et progressant en enquête suivant les cartes manquantes d’un jeu de tarot, « L’excuse » dresse un beau portrait de femme de lettres vieillissante et expatriée dans le nouveau monde. A travers ses souvenirs, on découvre aussi l’entourage doré de son cousin, beau, riche, intelligent et condamné à mourir jeune. L’écriture limpide de Julie Wolkenstein laisse aprcevoir la fragilité du temps qui passe, celui que l’on s’accorde pour réfléchir ; tout aussi bien que la tourmente spontanée des choix de la jeunesse. Et l’auteure dresse réflexion profonde sur le choc des cultures, d’un continent à l’autre.
Julie Wolkenstein, “L’excuse”, P.O.L., 20 euros.
« Tout comme avant. L’intimité, la même, entre nous, la confiance absolue, la certitude qu’il me connaissait, m’acceptait, parce que mes gesticulations, mes cris faisaient partie de moi et qu’il y avait belle lurette qu’il avait décidé de m’aimer comme j’étais. Et réciproquement. Intuitions, réparties, jeux, se faire attendre, longtemps, le plus longtemps possible, jusqu’à ce que l’autre supplie. Comme avant dans nos discussions : stop j’abandonne, dis-moi où tu veux en venir, tu as gagné » p. 225
Rentrée littéraire : Tendre est le cul
août 1, 2008 by yael
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Premier roman de Pierre Bisiou, « Enculée » a fait parler de lui bien avant sa sortie. A la fois cru et tendre, ce morceau choisi de pornographie a le sexe gai. Surtout la sodomie. Sortie le 20 août.
Il y a lui, qui raconte. Il y a elle qu’il décrit. Ils sont ensemble depuis quelques temps déjà et s’offrent une nuit de sexe. Unité de lieu, unité de temps et unité d’action. Le théâtre de la volupté. Mais sans tragédie, puisqu’ils aiment cela tout les deux. 156 pages, deux amants, une nuit de sexe, et même pas de positions acrobatiques puisqu’ils sont trop humains, voici une belle gageure littéraire. Que Pierre Bisiou soutient avec élégance et réalisme. De la baignoire au lit en passant par le ravitaillement à la cuisine, nous sommes dans l’intime longuement décrit. Mais avec légèreté : l’écriture, comme le sexe est une fête.
Pas de grise mine sordide à la « Film de sexe », pas de partouze polaire à la « Catherine M » et pas d’épopée pornographique à la Sade; deux êtres qui se désirent, simplement. Et, dans un ruissellement de tendresse matérialisée, leur corps à corps avec les sous-titres. Balançant entre la description du « charmant spectacle » qui s’offre à sa vue (son corps à elle, offert entièrement et par morceaux), les références qui lui passent par la tête, et leur dialogue minimaliste, le narrateur dit tout, crûment. Les gestes, les positions, même quand il faut en changer pour plus de confort, les mots grossiers et fleuris, leur passion partagée pour la sodomie, les flux et reflux capricieux du désir. Et ses limites : pas plus de 3 longues sessions dans le mois pour que les membres se reposent. C’est ce qui s’appelle bien baiser. L’écriture suit le rythme syncopé des emboîtements, des approches, des mises en scène et de l’acmé : quand il l’encule.
Pierre Bisiou dit tout sur le désir, mais garde un pudeur mutine sur le plaisir. Surtout le sien à elle, peut-être parce que, finalement, le narrateur qui la connaît sous toutes les coutures ne peut pas vraiment savoir ce qu’est l’orgasme de la femme. Ou peut-être parce qu’il n’y a rien à en dire.
« Enculée » n’est plus une injure, mais une invitation.
Pierre Bisious, « Enculée », Stock, 15,50 euros.
« ‘Tu me suces?’
Tu pivotes lentement.
‘Viens comme ça.’
Je te guide dans un impeccable soixante-neuf, ta bouche échouant sur l’avalage de ma queue et moi plongeant à pleine face contre ton con. Encore une vision éclatante pour mes yeux. Ce qu’il est fascinant, ton sexe de jeune-fille. Tu vas vraiment pisser avec ça plusieurs fois par jour? Je peux à peine y croire. Pour moi, c’est un appareil, une civilisation, l’entrée d’un monde. Ou un autel? Plutôt ça, oui. Un autel pour un entraperçu de la liberté. Sur le dos, langue dressée, je rends grâce » p. 43
Rentrée littéraire : Critique au bord de la crise de nerfs
août 1, 2008 by yael
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Blogueur féroce, Didier Jacob dépeint depuis 4 ans la vie du milieu littéraire. Les éditions Héloïse d’Ormesson lui offrent la matérialité d’un livre pour que ses coups de griffes demeurent. Retrouvez chaque semaine Didier Jacob sur son blog, Rebuts de presse. Sortie le 11 septembre.
On aurait envie d’arroser l’arroseur par une critique en règle du critique. Mais hélas! (ou est-ce une bonne nouvelle?), ses textes n’ont pas pris une ride. Ordonnées de manière thématique, les critiques de Didier de Jacob ont une durée de vie suffisamment longue pour mériter cet écrin qu’est le livre. Même ses posts du printemps 2004 gagnent encore à être lus. Ceci s’explique peut-être par le caractère cyclique de la vie des lettres : de la grande rentrée de septembre à la petite de janvier, et retour, en passant par les salons, et bien sûr les incontournables prix. Les têtes d’affiches aussi demeurent, et Jacob se les paie avec un plaisir qu’il sait partager.
Le recueil s’ouvre sur une série de notes sur « la reine Christine » (Angot) absolument goûteuses. Les figures principales de saint-germain des près sont croqués sur le vif, de Yasmina Reza à Frédéric Beigbeder, en passant par l’incontournable Michel Houllebecq. Il manque néanmoins la jeune garde que Zeller n’en peut plus de représenter (Nicolas Fargues, David Foenkinos, Delphine de Vigan, Joy Sorman etc…). Le blogueur a aussi une dent contre certains journalistes (Durand, Savigneau…) et jurys de prix littéraires. Il sait même parfois faire preuve d’admiration, par exemple pour les miscellanées de Mr Schott (ce qui est bien la preuve qu’il est loin d’être un voeux râleur blasé). On goûtera tout particulièrement le billet sur les dédicaces des livres de la dernière rentrée et ses pastiches. Surtout, Jacob est aussi auto-critique. Il avoue qu’il ne lit pas tout (sans blague?), et mesure sa juste place au sein du microcosme qu’il caricature.
Enfin quand le temps littéraire est trop calme, Didier Jacob sait continuer à écrire. Il tourne alors son clavier moqueur vers les milieux de la people-politique et des médias. Le couple présidentiel a une place de choix dans son palmarès. Sous des titres souvent « cruches » (est-ce voulu?), l’humeur du journaliste est constante : vive, sardonique et passant avec facilité du coq à l’âne bâté. « La guerre littéraire » est un très bonne amuse-gueule avant d’entamer le flot de parutions de cet automne.
Didier Jacob, « La guerre littéraire », Eho, 20 euros.
Hanif Kureishi, Quelque chose à te dire
août 1, 2008 by yael
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L’auteur de « My beautiful laundrette » et de « Intimité » signe un livre bouillonnant sur Londres des années 1980 à nos jours. Personnages branchés, analyse distanciée et grand amour de jeunesse sont au programme de « Quelque chose à te dire ».
Après s’être longtemps cherché aux côtés d’une soeur à fort caractère et nombreux enfants, Jamal a trouvé sa voie dans la psychanalyse. Calme, réservé, et à l’écoute, il observe la haute société londonienne où le traîne son ami dramaturge, Henry, avec une empathie amusée. Celle-là même qu’il prodigue à ses patients. Divorcé d’une belle femme un peu dépressive, il est un père attentif pour son fils adolescent et préfère vivre seul avec ses livres que de se relancer dans une grande histoire romantique. Quitte d’ailleurs à rendre visite de temps en temps à une prostituée. Sa vie est chamboulée le jour où Henry tombe amoureux de sa soeur dans un tourbillon de scandale et où la rencontre d’un ami de celui-ci à un cocktail fait ressurgir son premier amour. Il n’a jamais pu oublier Ajita, sa fiancée de fac, repartie en Inde après le meurtre de son père, riche industriel en conflit violent avec ses ouvriers en grève.
A travers les souvenirs de son personnage réfléchi et à moitié pakistanais, Hanif Kureishi donne un aperçu large de la société multiculturelle de Londres des années 1980 aux attentats de 2005. Par sa soeur, Miriam, adepte du système D et du marché noir, Jamal est amené à fréquenter une joyeuse cour des miracles. Via Henry, le dramaturge verbeux et néanmoins talentueux, et Karen l’ex-journaliste aux dents longues, il est amené à fréquenter la haute-société, ses règles snobs, ses compromissions avec les starlettes, les nouveaux riches et les célébrités. Tous et toutes évoluent dans un tourbillon d’antidépresseurs, de peur de vieillir, de vivre seul, et s’oublient dans de petites ou de grandes perversions, qui vont de la crème glacée au meurtre en passant par l’échangisme, les soirées latex et l’inceste. Le jugement moral est banni de cette coupe in vivo dans un groupe humain complexe, ramifié, et qui continue à vivre, créer, et parler, malgré son manque de repères.
Le plaisir qu’a Hanif Kureishi à décrire cette comédie humaine est communicatif, d’autant plus qu’on sent qu’il met un peu de lui-même dans chacun de ses personnages : avec Miriam, il se permet d’être vulgaire, avec Henry il peut se permettre de longs développements théoriques dignes du Settembrini de la « Montagne magique », même le détachement analytique de Jamal est le point surplombant d’où il décrit ce petit monde de bruit et de bonheur.
Hanif Kureishi, « Quelque chose à te dire », trad. Florence Cabaret, Christian Bourgois, 23 euros.
« Le sexe, c’est un marché divisé en une multitude de niches. Mais ici au moins, on n’affichait pas les prix sur les murs, contrairement à certains établissements qui annonçaient sur des papiers aux couleurs criardes les tarifs pour une prestation ‘manuelle’, ‘orale’, ‘missionaire’, ‘69′, et, ma préférée ‘la totale’. Il me revint en mémoire qu’à une époque, les bordels proposaient les services d’une unijambiste. J’avais bien eu, il y a peu, un patient qui se masturbait sur la prothèse de jambe de sa mère. Mais je n’étais pas là pour penser boulot. J’enlevai mes Converse, mon pantalon et mon caleçon. Il faisait un peu froid pour que je retire ma chemise. Tandis que je l’attendais en espérant que le Viagra et les calmants feraient bientôt effet, je faillis m’endormir. Je me sentais bien, en ces lieux où personne ne pouvait m’atteindre. Je ne voyais pas de meilleure manière de gaspiller mon temps et mon argent » p. 313
















