Articles taggés avec ‘autofiction’

Rentrée littéraire : J’écris Jacques Lansky

Vendredi 25 juillet 2008

Mise en abyme, mystères, faux-semblants, rumeurs sur le monde l’édition et sincérité d’une quête sont les éléments convaincants du dernier roman de Karine Tuil. La sincérité est d’autant plus touchante que l’auteure de « Tout sur mon frère » est passée maître dans l’art de biaiser avec l’autofiction. Elle est, cette année encore, largement goncourable. Sortie le 26 août.

Une jeune auteure vient de perdre son père. Mystérieux, insaisissable, celui-ci a fait subir à ses familles une double vie. Aussi double que son identité : marié à une catholique pétainiste en France, il s’éprend sur le tard d’une jeune juive russe de 22 ans qu’il installe enceinte dans son foyer puis en Israël, où il reprend le nom juif russe de ses parents. Epuisé, il meurt brusquement à un âge assez jeune alors que son propre père vit encore. L’éditeur de sa fille – un vieux séducteur lettré, bronzé et glissant, en passe de céder la main, et qu’on reconnaîtra bien vite- a appris la mort du père et suggère à la fille d’écrire un grand roman sur ce personnage. Elle choisit d’appeler ce livre « Jacques Lansky », le nom du père ayant été Maier Suchowljansky, francisé en Jacques Lance. Le roman est la genèse difficile du livre, entrecoupé de rencontres érotiques et intrigantes avec le personnage du vieil éditeur, qui tient à faire de ce livre son coup de maître avant liquidation. Pourquoi ? Que cherche-t-il chez cette jeune femme de vingt-six ans ?

Après le rire aigre-doux suscité par « Douce France » (Grasset), les paludes de Karin Tuil prennent aux tripes. Même si la caricature de l’éditeur pervers est cousue de fil blanc et si certaines inventions prêtent à sourire (un père collabo, juif haineux de soi, du nom de Simon Bern qui aurait écrit une caricature de juif, oscillant entre le Süss de Feuchtwänger et le Golder de Nemirovsky), le fond du livre est grave. Il y a d’abord la recherche d’un père socialement parfait et intimement absent.

Et il y a surtout ce constat sur le rapport amoureux que Karin Tuil décrit d’abord et avant tout comme un rapport de domination. Son héroïne est abusée par l’éditeur, comme le père par la femme russe, ou la mère par le père. Il n’y a pas de place pour la tendresse entre un homme et une femme, dans cet univers où des personnages toujours et encore masochistes cherchent avant tout à choisir par qui ils vont se laisser dominer. La domination n’est ni masculine, ni féminine. Et sur le grand théâtre de la Comédie humaine, tout n’est qu’affaire de manipulations. C’est là que le roman de Karin Tuil prend un tout à la fois tragique et policier. Enfin, une fois laissée allée, la relation n’est plus que douleur et humiliation ; un esclavage dans lequel la proie éprouve autant de plaisir que le sadique. Mieux, le dominé est le seul à ressentir un petit quelque chose. Celui qui peut écrire. Même si l’héroïne constate : « Je n’ai jamais supporté les gestes d’affection. Ils annoncent souvent les coups à venir ». En revanche, celui qui donne des coups, celui qui a déjà ferré sa proie, sombre dans ce que Maurice Blanchot appelait « l’apathie ». Ils sont alors seuls avec eux même et la déréliction de leur corps sous l’effet du temps qui passent. Seuls avec la peur de la mort et que des bons mots en eux pour donner le change.

Karine Tuil, « La domination », Grasset, 16,50 euros.

« Longtemps, j’ai pensé que le jour où je parviendrais à publier un livre sur mon père, je cesserais définitivement d’écrire. Je contourne cette menace en refusant de me plier à vos injonctions, en invoquant des blocages, le manque d’inspiration, la difficulté, la paresse. Mais vous insistez et voilà où nous en sommes, et voilà où nous en sommes, au milieu de l’après-midi, dans votre bureau avec vue sur cour, à parler de mon père, le héros de ce livre pour lequel vous m’avez fait signer un contrat sans même avoir lu une ligne. Vous voulez le livre que je ne peux pas écrire. Le dernier tabou. Après l’adultère l’inceste, les filiations secrètes, les doubles vies, voici la polygamie. Voici la pornographie, la tyrannie. A la fin du XX e siècle. Chez des petits-bourgeois juifs. » p. 19.

Rentrée littéraire : La cloche d’argent

Vendredi 25 juillet 2008

Le premier roman de Sarah Chiche est familial. Mais d’une famille-cloche d’argent où la haine couve derrière l’opacité étouffante des conventions. Les petites filles riches souffrent aussi. Sortie le 3 septembre.

Hannah Epstein-Barr n’a jamais connu son père, mort peu après sa naissance. Très jeune, elle a du choisir entre la famille de celui-ci : israélite assimilée, très aisée et soucieuse des conventions et sa mère, jeune veuve désorientée accumulant les amants. Vivant dans les beaux quartier de Paris, éduquée à l’école alsacienne, toujours bien habillée, et passant des vacances fastueuses, ce n’est ni de manque d’amour, ni de manque d’argent qu’a souffert la petite fille, mais d’une haine sourde d’adultes qui lui ont demandé de faire un choix impossible : se couper d’une partie d’elle-même. Ce choix d’Hannah : la grand-mère morale et l’oncle de devoir ou la mère vilain petit canard l’a déracinée. Pour échapper à la tension, elle épouse un golden-expat et part s’ennuyer à Singapour où son mari la fait vivre comme la femme d’un vice-consul, l’empêchant de pratiquer son métier de journaliste. Elle finit par le quitter et quand elle rentre, veut voir sa grand-mère mourante. Son oncle méfiant l’en empêche et refuse qu’elle assiste à l’enterrement. Elle sombre alors dans une terrible crise de mélancolie, dont sa mère et une série d’électrochocs comme dans les années 1950 vont la sortir. Elle choisit la vie, malgré et avec la douleur.

Violent, le texte de Sarah Chiche explore les méandres d’une famille endeuillée et qui se hait. Bien loin de faciliter les relations, l’argent devient objet de suspicion et de perdition. Chaque personnage pourtant cherche à bien faire : et sa grand-mère et sa mère l’aiment d’amour indéniable. Mais destructeur. Avec ce Premier roman, Sarah Chiche,  joue avec brio avec les canons de l’autofiction (une petite fille portant son nom est un personnage que rencontre Hannah) et ceux du roman familial. Surtout,  l’écriture frappe comme un cri. Le lien organique à la mère est d’une puissance animale. Un amour-haine où l’absence du père est synonyme de menace de fusion. Plutôt que d’insister sur la responsabilité incommensurable d’une enfant face à sa mère seule comme Carole Zalberg (« La mère Verticale », Albin Michel) ou sur le jeu de miroir-modèle comme Giulia Carcasi (« Je suis en bois », Eho), Sarah Chiche évoque sans détour l’érotisme qui la lie à cette mère terriblement séduisante. La scène de choix s’apparente à une scène d’amour homosexuel. Et ses conséquences sont terribles, puisque Hannah est battue par sa mère, incapable de comprimer une violence venue d’un autre siècle, d’une page insondable de l’Histoire. Ballottée dans un corps jamais à sa place nulle part, se donnant à des hommes qui ne la valent pas, la jeune Hannah expie un crime qu’elle était trop jeune pour avoir commis sciemment. La culpabilité culmine avec la mort de la grand-mère qui la jette dans une mélancolie si cognée qu’elle rappelle « Vienne 1900 » (p. 143) ou le calvaire de Sylvia Plath raconté dans « La cloche de verre » (L’imaginaire). Et puis, un jour, le pardon est possible, dire non est possible, et la jeune femme peut commencer à écrire  : « Très tranquillement, j’ai choisi de vivre » (p. 9)

Sarah Chiche, « L’inachevée », Grasset, 14,90 euros.

« L’ombre de son corps s’est étendue sur le mien, abolissant toute distance me permettant de penser comme indépendante d’elle. J’ai mis ma vie entre parenthèses. J’ai pris ses rêves pour ma réalité. Et, doucement, elle m’a asphyxiée » p. 13.

Rentrée littéraire : Le vieux rocker blonde

Mercredi 23 juillet 2008

Après avoir décrit la vie d’une Bovary bretonne contemporaine dans « Madeleine », Amanda Sthers choisit la vie déjantée du guitariste des Stones, Keith Richards comme sujet littéraire de son nouveau livre. Licence poétique oblige, Keith embrase la tête de la jeune auteure blonde, jusqu’à ce que leurs trajectoires biographiques s’étreignent. « Ma vie de Keith Richards » (Stock), n’est pas un conte de fées. Sortie le 20 août.

Des épisodes de la vie de Keith Richards s’entremêlent avec le divorce douloureux de l’auteure. Composé comme une fugue qui se terminerait avec une belle boucle blonde, le texte superpose le Kent pluvieux et Paris la grise, l’ambiance électrique des backstages et les dialogues avec les enfants, les lettres de fans, les interview défoncées, les rapports de police et les rêverie d’une jeune fille devenue mère. Keith et Andréa racontent à la première personne, jusqu’à se confondre dans le flot musicale de ces mots. Le rythme a la violence lancinante d’une guitare qu’on gratte. La drogue et la douleur se rejoignent dans un tonnerre de ressenti brut qui arrime la lecture à l’honnêteté. Keith Richards, c’est l’enfance d’Andrea Stein, c’est l’innocence de celui qui sait qu’il a un vrai talent et qui s’y noie.

Qui veut faire l’ange est bien bête, qui a les moyens de devenir Dieu sur scène connaît la descente aux enfers. Ravie, Andrea Stein prend ce train souterrain et entre dans la peau de Keith Richards pour surmonter sa rupture. A grand renfort de métamorphoses et d’ironie, elle se retrouve. La musique accompagne ces mailles du filet, toujours percé, laissant toujours le double corps de Keith/Andréa à découvert. De l’autre côté, les proches, les moins proches, la société observe et commente. Les ruptures comme les overdoses sortent nécessairement de l’intime. Il y a toujours plus d’un corps concerné, surtout quand il y a des enfants. Renouant avec son premier texte publié « Ma place sur la photo », Amanda Sthers retrouve par Keith Richards la voie de l’autofiction. Elle brouille les pistes et paradoxalement, dans une suffocation tonitruante de mots, elle parvient par cette voie détournée du baiser du rocker à se livrer avec encore plus de sincérité.

Amanda Sthers, “Keith me”, Stock, 14,50 euros.

Moi j’ai tout bien expliqué à mes enfants, comme dans les livres […] Alors que j’aurais du leur dire notre échec lamentable. Maman ne fait plus bander papa, les enfants, et tout part de là, vous savez ? Tout. Maman a cru que c’était utile d’être admirée et un peu plus intelligente que les autres filles aux yeux bleus. Nada. Il fallait leur dire ça pour qu’ils gagnent du temps. Que les princes tôt ou tard se barrent sur leurs chevaux blancs dans des contrées lointaines. Que les promesses sont tachées dès qu’elles sont formulées. Si on promet, c’est qu’on choisit. Et finalement, on veut toujours le parfum dans le cornet du copain. Tu es sûr ? Bien sûr ? C’est moi que tu aimes ? Mais oui. Pourquoi tu poses cette question ? Parce qu’il a pas mal d’options dans le reste de l’humanité. C’est toi que je veux. J’aurais du leur dire qu’un jour on se hait. Et que, ça encore, ça ressemble à une histoire. J’aurais du leur dire qu’un jour, on se méprise, on s’indiffère” p. 27