Archive pour la catégorie ‘Lettres’

Raphaëlle Bacqué, l’enfer de Matignon

Jeudi 13 novembre 2008

l\'enfer de matignon

Pierre Messmer, Raymond Barre, Pierre Mauroy, Laurent Fabius, Michel Rocard, Edith Cresson, Edouard Balladur, Alain Juppé, Lionel Jospin, Jean-Pierre Raffarin, Dominique de Villepin, « Ce sont eux qui en parlent le mieux » remarque Raphaëlle Bacqué… Eux qui parlent le mieux du rôle de Premier ministre, coincé, dans « l’enfer de Matignon », entre le Président de la République et leurs ministres, entre la majorité et l’opposition, l’opinion et la presse…, responsable de tout devant tous…

Quand le journaliste s’efface derrière le politique…

Sur la couverture de l’ouvrage –rouge, la couleur de l’enfer-, en grosses lettres au dessus du titre, le nom de la journaliste, puis des photos des 12 Premiers ministres interrogés, si petites que les visages sont à peine distingués. Pourtant, dans l’ouvrage, c’est l’inverse qui se produit : la plume de la journaliste est à peine présente, seulement dans l’Introduction et dans les incipit des chapitres ; elle s’efface derrière les témoignages des ex-premiers ministres qui s’ordonnent par thématiques : « La nomination », « Le maniement des Hommes », « Secrets et mensonge », etc.

Du jour au lendemain, Premier ministre…

Bien souvent la fonction de « Premier ministre » leur est tombée dessus : Edouard Balladur, dont les sondages d’opinions étaient bons, l’a appris sans trop de surprise à la télévision ; sept ans auparavant, Laurent Fabius avait lors d’un déjeuner fait savoir au «Président » qu’il réfléchirait à la question… dans l’après-midi, alors qu’il était dans son bureau de secrétaire général de l’Elysée, il l’apprend à la radio. Il n’avait que 37 ans. Quant à Edith Cresson, elle craint cette nomination : Bérégovoy rêve de ce poste depuis 20 ans et la liste des envieux est longue « Ils seront furieux. » « Ils seront furieux. » ne cesse-t-elle de répéter à Mitterrand, phrase qui, rétrospectivement, présage effectivement bien de l’avenir… Quelques semaines plus tard, Claude Sarraute écrivait dans Le monde « J’imagine mal mon Mimi te repoussant du pied, agacé par tes câlineries de femelle en chaleur. »

Témoignages et mauvaise foi

 Mitterrand protégeait-il Cresson outre-mesure ? Difficile de le savoir… Comme il est difficile de savoir si, ainsi que le prétend de Villepin, « la chevauchée héroïque de Nicolas Sarkozy » n’était qu’une hallucination des médias (parce que le poète avait fait une croix sur son avenir à l’Elysée)… En comparant le discours des uns avec celui des autres, il semblerait que Lionel Jospin et François Fillon soient ceux qui aient le moins coupé avec leur vieille langue de bois. Quand, dans la partie « Stress », Raffarin raconte ses journées en véritables marathons et ses nuits entrecoupées de coups de fils intempestifs (notamment à cause des affaires de résolution d’otages), quand Raymond Barre explique qu’il devait, en plus de tout, accompagner et ramener VGE de l’aéroport (Chirac a mis fin à ce protocole, Lionel Jospin l’en remercie), quand Rocard raconte que des décisions importantes sont prises entre deux portes…., Lionel Jospin explique que la « tâche est passionnante » « et qu’il a plutôt vu l’attrait, la beauté, et même la lourdeur » du métier qui lui a apporté un « sentiment de plénitude »… Monsieur prenait soin de jouer au tennis et son couple n’a pas souffert de la vie à Matignon…

Petit cours de management…

Parfois, hsitoire de démêler orgeuil de mauvaise foi, les affirmations des uns peuvent être recoupées avec les témoignages des autres. Ainsi, lorsqu’Edouard Balladur explique qu’il savait s’organiser, qu’il savait décentraliser … et qu’il prenait même le temps de regarder le journal de 20 heures, le lecteur est renvoyé à l’expérience de ministre de Fillon : «Edouard Balladur avait sans doute le management des hommes le plus sophistiqué et le plus efficace [comparé à Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin, pour qui Fillon a aussi été ministre]. Il était toujours affable, très disponible pour les membres de son gouvernement […] Il était rare que l’on ne puisse pas, dans la journée, passer une demi-heure, trois quart d’heure, une heure avec lui pour parler de dossiers complexes. Et d’ailleurs, sur cet entretien d’une heure, on passait souvent une demi-heure avec lui à parler d’autres choses ». A la différence (toujours pour notre actuel Premier ministre) Alain Juppé prend des décisions « très tranchées» sans les expliquer (l’intéressé, en bon-homme de dossiers, dit perdre son temps en le faisant) et Jean-Pierre Raffarin donne le « sentiment de ne pas être en mesure de trancher » (lui dit que « Matignon est une machine à arbitrer […] à la hache »).

Premier ministre vs Président de la République ?

Les discours les plus apaisés sont ceux d’Edouard Balladur et de Lionel Jospin… Au management génial et au Président fatigué du ministre Balladur, à la langue de bois acérée de L. Jospin et à la croissance que connaissait la France sous son mandat, bref à ces ingrédients pour une « bonne gouvernance », l’on pourrait ajouter la cohabitation : l’un comme l’autre ne sont empêchés par leurs Présidents respectifs, gros bâton dans les roues de Michel Rocard, d’Edith Cresson ou de François Fillon… Presque tous les ex-Premiers ministres s’accordent sur la nécessité de sortir de notre modèle constitutionnel hybride (régime semi-présidentiel) pour adopter un régime entièrement parlementaire (dixit les hommes et femmes de gauche) ou pleinement présidentiel (ceux de droite). Dans ces nouvelles configurations, la question de la nécessité du Premier ministre est annexe : soit celui-ci est réellement le pôle de l’exécutif, et est aussi chef de la majorité, [ce qui lui enlève deux épines du pied, le Président et la majorité] (Fabius), soit il ne joue que le rôle du « premier des ministres », de celui qui ne fait que coordonner l’action gouvernementale (Balladur), soit, tout simplement, il disparaît totalement (Cresson, Fillon). Deux des interrogés détournent la question : pour Alain Juppé le problème le plus préoccupant est celui de « l’inflation législative », pour Balladur c’est celui de l’entente entre Premier ministre et Président.

En filigrane, ce dernier est en permanence présent dans l’ouvrage. Hormis dans le cas de Nicolas Sarkozy, c’est une figure assez évanescente, presque aérienne… Plus exactement, le Président roule au kérosène des sommets internationaux et des grandes représentations diplomatiques, prend soin de placer ses amis aux plus Hautes fonctions de l’Etat, soigne son image monarchique et signe des ordonnances. Alain Juppé raconte : “Un jour où c’était particulièrement difficile à Matignon, j’étais dans l’escalier de l’Elysée, après un entretien avec Jacques Chirac. Je venais de quitter le bureau et il m’a lancé : « C’est dur hein ? » J’ai soupiré : « Oui c’est dur ». Et le président a souri : « Vous verrez on est bien mieux ici. »” (p 272)….

Sales Journalistes !

Haï, aimé, moqué, detesté, respecté, les sentiments du Premier ministre envers son Président restent variables. Mais s’il en est une qui est unanimement exécrée, c’est bien la presse. A part quelques rares plus bien informées, rien ne saurait la sauver, la presse est ignorante, suiviste, mysogine, hautaine, croit connaître “l’opinion” sans jamais la palper : “Le pire, c’est que la presse vous donne des leçons sur l’opinion, alors que pratiquement aucun journaliste ne fait, comme le font les élus, les permanences et les cafés” note Cresson (p 240), particulièrement remontée contre la profession. “Nos rois aussi avaient leurs bouffons. Mais le bouffon du roi n’entrait pas dans la cathédrale. Aujourd’hui, les bouffons occupent la cathédrale et les hommes politiques doivent leur demander pardon” (p 241).

Par son ouvrage, par son effacement, par la place laissée au témoignage, tout se passe comme si Raphaëlle Bacqué rachetait la profession : 20 ans, 30 ans après, elle redonne le micro au Politique pour qu’il explique la nécessité de la réforme des retraites, la manière dont on procède de la libération des otages, pourquoi le statut des dockers doit-être réformé et le franc dévalorisé…. Une leçon de politique politicienne et de politique publique.

L’Enfer de Matignon, R. Bacqué, Albin Michel, sept 2008.

BD : Malade d’amour, à Bombay

Jeudi 6 novembre 2008

Jeune graphiste douée, Kari vient de perdre Ruth, son grand amour. Dans une ville malodorante et étouffante (« Smog city »), entre des colocataires envahissantes, elle tente de se reconstruire, de s’assumer. Un roman graphique de la jeune Amruta Patil paru aujourd’hui.

  Comme Aravind Adiga, le lauréat du Booker Price 2008 (Le Tigre Blanc), Amruta Patil est indienne, a étudié en Grande Bretagne puis est retournée dans son pays natal ; comme lui, c’est une trentenaire douée qui dépeint l’Inde sans concession. Quand, dans Le Tigre Blanc, Aravind Adiga, évoquait l’Inde de “la Lumière” et de celle “des Ténèbres“, Amruta Palil dessine une Inde grise, une Bombay malodorante, étouffante, (c’est la 6e agglomération la plus peuplée du monde) une ville aux égouts à fleur de chaussée mais que les pluies diluviennes, les rituels religieux et les orgies salvatrices viennent régulièrement purger.

kari

Tout juste débarquée dans cette « Smog City », Kari, jeune fille de 21 ans, se remet d’une  double tentative de suicide : la sienne et celle de son grand amour Ruth. Les deux jeunes filles ont sauté un jeudi, et depuis, Kari a le cœur à vif. Etrangère dans la ville, la jeune fille l’est aussi chez elle, à Crystal Palace, où elle vit entre « deux princesses dansantes », et « les deux squatteurs [...] accrochés à leurs formes » : ses collocs et leurs hommes. Pour échapper à ce « marécage d’ostéogène », où elle se fait tour à tour materner et draguer, se plonge dans son travail à l’agence de pub et dans son imagination. Elle liera justement les deux, en mettant à profit ses images de princesse, le fantôme de Ruth, pour ses graphiques du projet « Chevelure Féérique », le produit capillaire sur lequel elle travaille. Le lecteur navigue alors entre l’imagination colorée, quasi fantastique, de la jeune fille, et son regard acerbe, parfois mélancolique d’une réalité grise.

 

 

 

kari

A ce tiraillement, s’en superpose un autre, celui d’une jeune indienne écartelée entre des soirées orgiaques, des « nids de serpents » dans lesquels elle ballade ses « doigts lascifs, inquisiteurs voire missionnaires », et des parents qui estiment que leur fille « se vautre dans le vice avec des dégénérés ». Kusumtai, l’aide ménagère du Crystal Palace, participe au maintien d’un semblant d’ordre : à son passage, les divers copains des deux jolies collocs deviennent des « cousins éloignés » et les mégots disparaissent avec les cendriers. Lesbienne, et par là étrangère parmi les étrangères, Kari fait office de “passeur”, de diplomate entre ces deux mondes ; elle observe, conseille et console, tout en tentant, elle-même de trouver, d’assumer sa place.

amrutaPar son genre (le roman graphique), les propos acerbes et drôles de la narratrice sur son pays, ses dessins métaphoriques, Kari a pu être rapproché de Persepolis. Il lui manque toutefois l’ampleur (par le nombre de pages et l’enjeu historique soulevé) de la BD de Marjane Satrapi… Mais Amruta Patil travaille à un autre ouvrage, une épopée mêlant mythe et histoire : à ce premier roman initiatique qu’est Kari succédera peut-être le Persepolis indien ?

Kari, d’Amruta Patil, traduit par Morgane Saysana, Ed. Au diable vauvert, 128 p., 18 euros Parution le 6 novembre 2008

 

 

 

 

Marie Barral

Le Prix Femina pour “Où on va Papa ?,” de Jean-Louis Fournier

Mardi 4 novembre 2008

Le prix Femina a été décerné hier à Jean-Louis Fournier pour son livre Où on va Papa ? aux éditions Stock, dans lequel il retrace la vie de ses deux fils handicapés.

 

Déjà vendu à plus de 120 000 exemplaires depuis la rentrée littéraire, ce récit, qui succède à Baisers de cinéma de Eric Fottorino qui avait obtenu le Femina 2007, joue sur plusieurs cordes. Il traite d’un sujet délicat avec un amour pour ses fils très touchant, couplé à une prise de distance obligatoire en cas de volonté de survie. Jean-Louis Fournier a pris le parti de ne pas tomber dans le pathos. Deux enfants pas comme les autres dont un qui ne sait pas dire autre chose que « où on va Papa ? », « deux fins du monde », écrit l’auteur. Il a donc relevé les avantages de la situation pour le moins sarcastiques : ses garçons ne lui feront pas subir les affres de l’orientation d’études ou l’angoisse du choix d’un métier, entre autres. L’humour et le ton décalé de l’auteur sur un sujet aussi sensible nous rappellent ses années de complicité avec Pierre Desproges avec qui il avait créé la Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède. Le jury n’a d’ailleurs eu aucun mal à se décider, à 8 voix contre 4. Ce romancier qui se surnomme lui-même « petit écrivain rigolo » vient d’ajouter à la collection des prix Femina une touche brillante.

livres

Vente aux enchères Julien Gracq à Nantes

Samedi 1 novembre 2008

Gracq, vente, livreLes correspondances su maîtres seront mises aux enchères le 12 novembre prochain à 14h, l’hôtel des ventes Couton-Veyrac, 8-10 rue Miséricorde à Nantes. Les passionnés du rivage des Syrtes et du Balcon en forêt pourront y trouver des lettres à André Breton, ou encore des livres originaux dédicacés. Les 300 lots mis en ventes sont visibles le samedi 8 novembre et le mardi 11 novembre. Plus d’infos ici.

Voici un petit spot d’une télé locale montrant les collections qui vont être dispersés dans cette vente.

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Des lettres de non-motivation : qui l’eut cru ?

Jeudi 30 octobre 2008

La chose paraît inenvisageable, voire inimaginable, pour ne pas dire farfelue. À l’heure de la crise du travail et de la crise en général, qui d’entre les chercheurs d’emploi concevrait d’éplucher les petites annonces à seule fin de pouvoir adresser aux employeurs des lettres de non-motivation ?

 

Le monde à l’envers ! opinera le chœur antique. Et pourtant… Julien Previeux ne s’est pas gêné pour passer à l’acte. Un précurseur en la matière, une référence, une figure de proue, si l’on veut, en tête d’une génération aussi désabusée par les menaces de récession que pressurée par le sacro-saint impératif de «statut social».

 Las d’essuyer l’avalanche des rebuffades en provenance des DRH - et ce, dans le meilleur des cas, car c’est le plus souvent le silence qui couronne la tentative – ce héros, diplômé des Beaux-arts, a osé franchir la ligne. Sous l’empire d’une saine colère et d’un ras-le-bol croissant, il a décidé de prendre à contre-pied le système de recrutement kafkaien qui érige la lettre de motivation en rite fondateur.  Résultat : pendant plus d’un an, Julien Drevieux, bagnard du loisir forcé, s’est diverti et peu à peu délecté à rédiger des lettres de refus d’emploi à l’attention des entreprises françaises et étrangères. S’étant pris au jeu, il s’est très vite trouvé à la tête d’un catalogue de mille lettres de son cru, dont l’immense majorité est restée sans réponse, on s’en doute.    

 Et voilà que notre héros national publie les meilleures d’entre elles dans un recueil.     À défaut d’offrir le luxe du sourire à la vue des mines interloquées ou circonspectes des employés chargés d’ouvrir ce courier atypique, cette somme épistolaire permet de découvrir les rares réponses reçues par l’auteur. Et mieux encore, le livre donne l’incontestable moyen de renouer avec un plaisir porté quasiment disparu au champ de bataille de nos sociétés conformistes : le pouvoir libérateur et jouissif de dire non.

Lettres de non-motivation, Julien Previeux, éditions Zones, TR :9,90 euros

Pour lire le livre en ligne, cliquez ici.

 

livres

 

Jeanne Ably

Eric-Emmanuel Schmitt, Ulysse from Bagdad

Lundi 27 octobre 2008

eric Délaissant le format “nouvelle” de ses deux derniers livres, l’auteur d’ « Odette tout le monde » revient au roman. « Ulysse from Bagdad » suit l’épopée clandestine du jeune Saad Saad qui quitte son Bagdad natal détruit par la guerre pour tenter de trouver un asile à Londres. Le livre d’Eric-Emmanuel Schmitt sort le 3 novembre en librairies.

Saad Saad est un jeune irakien qui ne peut plus vivre dans son pays. Si le régime de Saddam Hussein était terrible et si sa famille n’a jamais été hostile aux américains, l’embargo puis la guerre ont dévasté son pays. Et coûté la mort de sa fiancée lors d’un attentat ainsi que celle du père, bibliothécaire et libre-penseur, lors d’une altercation avec les occupants américains. Cette odyssée contemporaine conduit Saad (qui veut dire triste en Anglais et espoir en Arabe) vers un futur difficile, lors d’un voyage qu’il souhaite sans retour. Abordant deux sujets difficiles (la guerre et l’immigration clandestine) par le biais de la fable, Eric-Emmanuel Schmitt parvient à mettre son lecteur dans la peau d’un Ulysse contemporain. Plus victime que héros rusé, le personnage de Saad permet de comprendre de l’intérieur les affres de la guerre, et la dignité nécessaire des clandestins.

Prenant à rebours Homère, puisque la guerre a lieu en Ithaque/Bagdad, l’auteur respecte certaines des étapes du voyage d’Ulysse, notamment la trêve amoureuse auprès de Nausicaa, représentée dans le roman par une jeune femme italienne, amoureuse de Saad et généreuse. La magie est aussi partie prenante de l’intrigue : avec la figure du fantôme du père en mentor, et la réapparition inattendue de certains personnage. Le contraste entre le réenchantement de l’épopée et le réalisme des évènements terribles permet à Schmitt de donner une lecture toute en nuances de la situation tragique dans laquelle se trouve Saad. Sans épargner au lecteur les passages difficiles de deuil et d’humiliation, ce récit est comme toujours chez Eric-Emmanuel Schmitt profondément humain. Avec quelques meurtriers sanglants, mais bien plus souvent des hommes prisonniers de leurs contradictions, tels les garde-frontières, sensibles au désarroi des immigrés clandestins, mais bien forcés d’accomplir leur tâche. Les plus grands malheurs, comme la mort du père, ou les bombardements de Bagdad, semblent souvent être le fait de l’incompréhension, du manque de communication. Pas de banalité du mal, donc, ni de violence gratuite et désincarnée dans cet « Ulysse from Bagdad », mais pas de bons sentiments bêlants.
L’auteur profite des interstices entre les étapes du voyage et les moments de magie pour introduire certaines de ses réflexions sur ses contemporains en temps de guerre, et sur nous autres Occidentaux, face à la misère des autres. Le style toujours fluide de Schmitt donne aux deux parties du livre une continuité et une fluidité qui donnent envie de le lire d’une traite.
Courageusement, « Ulysse from Bagdad » aborde avec toutes les armes de la littérature un sujet grave pour nous y rendre sensible sans brutalité et sans fausse douceur.

 

Eric-Emmanuel Schmitt, « Ulysse from Bagdad », Albin Michel, 20 euros.

C’est là que commence la barbarie, Saad : quand on ne se reconnait plus dans l’autre, quand on désigne des sous-hommes, quand on classe l’humain de façon hierarchique et qu’on exclut certains de l’humanité. Moi j’ai toujours choisi la civilisation contre la barbarie. Et tant qu’il y aura des ‘gens qui ont droit à’ et des ‘gens qui n’ont pas droit à’, il y aura de la barbarie” p. 292-293

ulysse

Livre : Val de Grâce, de Colombe Schneck

Vendredi 24 octobre 2008

Après la mort de sa mère des suites d’une tumeur fulgurante au cerveau, une jeune femme doit quitter l’appartement où elle a grandi et où elle a été aimée, heureuse et insouciante. Une nostalgie touchante de petite fille gâtée.

Adulte et proche de la quarantaine, la narratrice réalise que c’est à 36 ans que son « corps s’est bloqué ». Un an après le décès de sa mère d’une maladie qui l’a amoindrie très rapidement, l’appartement de son enfance a été vendu. Et c’est comme si son enfance de petite fille très gâtée avait été engloutie. La bulle familiale se trouvait près de la chapelle du Val de Grâce, au centre de Paris, dans le 13 e arrondissement. Issue d’une famille juive décimée pendant la guerre, l’héroïne, qui est aussi l’auteure a été très entourée par sa famille. Il fallait absolument être heureux et les moyens d’être satisfait (argent, contingences, ordre…) ne comptaient pas. Et rien n’était refusé à la petite fille : ni gâteaux, ni bonbons, ni voyages, son père l’ayant emmenée en Ecosse sur un coup de tête juste pour vérifier l’existence du monstre du Loch Ness. Et puis l’appartement vit de sa belle vie, abrite les amours des voisins illustres et des amies chères. Le mobilier s’empile, de bric et de broc, et vieillit, passe de mode, dans un joyeux mélange des formes et des matières. Face à ces lustres de bonheur, le nouvel appartement cossu du boulevard Raspail que la jeune femme partage avec son mari et sa propre famille fait bien pâle figure. Heureusement qu’il y a encore des petites filles gâtées et qu’elles écrivent !

Avec infiniment de pudeur et d’émotion à la fois, dans un style direct et simple, la journaliste de i>medias sur i-télé et de « J’ai mes sources » sur France Inter redonne vie à son enfance perdue, en évoquant les pièces de l’appartement du Val de Grâce. Se sentant un peu coupable d’avoir été autant aimée, elle avoue avoir fait des provisions de bonheur pour toute sa vie. Comme si la perte n’était rien, tant les bienfaits empilés à l’âge tendre forment une carapace épaisse. Un beau roman parisien.

Colombe Schneck, Val de Grâce, Stock, 14,50 euros.

« Nous ne pouvions qu’être heureux et il fallait en profiter. Nous étions en vie, des miraculés qui n’avaient pas eu à passer par la case souffrance. Nos parents et grands-parents avaient été torturés pour nous. Nous avions toutes les chances » p. 95

L’ebook fait sa rentrée

Vendredi 24 octobre 2008

L’objet s’apparente à un livre. A une différence près, non négligeable : il se présente non pas sous un support papier mais sous la forme électronique. L’ebook , baptisé ainsi par son créateur, le géant Sony, fait sa rentrée littéraire dès demain dans les rayons de la fnac. L’évènement très attendu, du moins pour les technophiles qui avaient vu le projet couler en 2002 avec la liquidation du Cybook sans doute arrivé trop tôt, n’a pas fini de faire parler de lui.

 

Et pour cause, l’ebook, fruit du croisement entre le livre et l’Internet, nommé aussi Reader, fascine par ses dimensions presque sur-réalistes : d’une épaisseur de 8 mm, d’un poids de 260 grammes, d’une capacité de stockage de 160 ouvrages et d’une autonomie de 6800 pages tournées, l’ebook est assurément doté d’une ergonomie remarquable et de haute qualité. Son écran noir et blanc de 15, 24 cm, exempt de lumière vive, voir agressive, rappelle la page d’un roman. Les lignes d’encre électronique sont ajustables selon la vue plus ou moins bonne du lecteur. La texture et la chaleur du papier sont recrées grâce à une technologie à la pointe qui utilise des micro capsules noires et blanches. Un bouton permet de tourner les pages, des touches numérotées appellent les diverses fonctions. En somme, l’ebook bouscule les usages, il révolutionne le monde du livre en imposant ainsi un nouveau mode de lecture.

Destiné aux amateurs des nouvelles technologies et à  un public féru de lecture, ainsi qu’en témoigne la capacité de la mémoire à stocker l’équivalent d’une bibliothèque entière, l’objet, vendu à 300 euros, soit le prix de quinze nouveautés littéraires, permet en outre de télécharger des textes provenant du web. Une révolution certes mais qui n’augure peut-être rien de bon pour l’avenir du livre, qui devrait à priori connaître le même sort que le disque en devenant à son tour un domaine menacé par le piratage.

 

ebook

« Qui touche à mon corps je le tue », de Valentine Goby

Lundi 20 octobre 2008

valentine goby

« Je hais qu’un homme vive avant de mourir » (p.100). C’est la réflexion que se fait, Henri D. le bourreau. Mais on n’aura jamais autant ressenti la vie que dans les trois personnages du roman de Valentine Goby, « Qui touche à mon corps je le tue », Henri D. Marie G. et Lucie L. La mort fait partie de leur existence, et cette donnée leur confère une intensité bouleversante. Un roman qui bouscule, et qui réinvente la beauté de l’horreur.

C’est un livre qu’on a envie de dévorer. Mais il donne la nausée. « Qui touche à mon corps je le tue » (sélectionné pour le prix Goncourt 2008) est un ouvrage insupportable à lire. L’écriture et les récits de Valentine Goby pénètrent le lecteur comme un viol. Le courage nous manque pour continuer, et pourtant impossible de lâcher l’ouvrage. Besoin de savoir, non pas ce qui va arriver, mais comment les personnages vivront leur destin. Comment ils vont pouvoir nous toucher, nous fouiller.
On sort complètement essoré de ce roman à trois entrées et à quatre voix, celle de la narratrice et celles des trois personnages qui parfois, inopinément, reprennent leur droit et disent « je ».
L’écriture de Valentine Goby est violente mais jamais agressive. Elle lie merveilleusement ses trois personnages avec des fils de laine et des cordons ombilicaux. Le tissu de la chair et des vêtements, ainsi que l’image de la mère, sont les deux points de rencontre de Lucie L., Marie G. et Henri D.
Personnages symboles
Lucie L. avorte. Elle souffre dans sa chair et dans sa tête page après page. Marie G., faiseuse d’ange ou « blanchisseuse des corps » (p. 64) attend dans sa cellule d’être guillotinée. Henri D. appréhende le moment où il fera tomber la lame sur le cou de Marie G.
Aucun contact entre eux, ils ne se connaissent pas. Trois personnages qui se pensent insignifiants et qui, finalement, ne sont que des symboles. Surtout ne pas leur accorder une existence à eux, ce serait trop insupportable.
Lucie L. n’est rien qu’une femme parmi tant d’autres, qui se laboure l’utérus à coup de sonde pour expulser l’enfant qu’elle ne désire pas. Comment vouloir un enfant quand on n’est pas encore sorti du ventre de sa propre mère, qu’on  n’est pas soi-même une personne construite ? « Mon vêtement, c’est la peau de ma mère » (p.44).
Marie G. est une femme commune jusqu’au bout du prénom. Un prénom qui ne résonne que dans une cour de justice quand il est synonyme d’avorteuse. « Depuis son jugement devant le tribunal d’Etat, son prénom existe, son nom existe » (p.28). Elle est la mère qui élève les enfants qu’elle a eu d’un mariage sans amour, ni heureux, ni malheureux. Elle n’est rien puisque même son pays ne veut pas d’elle. « Marie est l’autre nom de l’oubli » (p. 25) L’Etat lui ôte la vie, même pas par haine ou méchanceté. Pire. Par indifférence. « Marie est l’autre nom de l’indifférence » (p.26).
Henri D. n’est rien. C’est officiel. Il n’est qu’un bourreau. Il n’a pas de contact avec le reste de la population. C’est un paria la « gangrène dans le corps social » (p. 90). Un bras de la justice, et pas celui qu’on astique le mieux. Il n’est rien parce qu’un jour, « il reprend l’existence non au point où il l’a laissé, mais à l’endroit où son aïeul (…) a achevé la sienne » (p. 70). Son grand-père et son père avaient réussi à se défaire de leur robe de bourreau, mais lui est retombé dedans.
Roman de l’âme et du corps
C’est parce qu’ils ne sont rien, qu’ils sont conscients de leur inutilité et de leur manque d’épaisseur, qu’ils sont si poignants. Le roman de Valentine Goby, c’est celui du déchirement de l’âme et du corps. « Toutes les chairs craquent. Tous les tissus. Tissus trop larges ou trop étroits, tissus de peau, tissus de soi » (p.44). Lucie L. n’a rien que son corps. Elle refuse qu’il soit envahi par un enfant. « Est-ce que je vais devoir mourir pour être moi ? » (p.23).
Marie G. aurait pu l’aider à sauvegarder son temple, mais on va lui déchirer le sien. Elle doit donner son corps au couperet de la justice. Elle n’en revient pas de ce que l’Etat peut lui infliger.
Le corps d’Henri D. c’est son travail. « L’exécution, ça se transmet par le sang, et ça demande un oubli total de soi, une capacité à mourir par avance, à faire le mort, corps caché, planqué dans l’ombre, anéanti et sauvé par l’ombre » (p.96). Il coupe les corps en deux, d’un geste aisé de la main. Il n’a besoin que d’un coup de coude, pas d’effort. Son corps ne l’aide pas à faire son travail. Ce n’est qu’une cause de dégoût, un habit sale, un rouge de travail.
Personne ne sort indemne du roman de Valentine Goby, ni les personnages, ni les lecteurs. La menace, « Qui touche à mon corps je le tue », se ressent autrement quand on sait que les trois personnages sont touchés au tréfonds de leur intégrité physique. Qu’ils sont fouillés jusqu’à l’âme. Et vous ?

« Qui touche à mon corps je le tue », Valentine Goby, Gallimard, 13,90€

Et en bonus, l’interview de Valentine Goby qui parle de son livre :

Marie Billon

Le Tigre Blanc, d’Aravind Adiga : la critique

Vendredi 17 octobre 2008

A travers l’histoire de Munna (dit aussi Balram, ou « Le Tigre Blanc »)  Aravind Adiga raconte l’histoire des deux Indes : celle de la Lumière et celle des Ténèbres, celle des rickshaw et celle des propriétaires de Honda, de l’alcool hindi et des spiritueux britanniques…

Le Tigre Blanc, l’animal le plus rare de la jungle, ne se présente « qu’une fois par génération ». Balram Halwai est l’un de ceux là. Aujourd’hui entrepreneur de la riche province de Bangalore (Sud de l’Inde), il était hier encore « Munna », le «garçon », celui à qui les parents n’avaient jamais donné de nom.

Parce que son père était rickshaw, Munna a du arrêter l’école pour travailler dans un tea-shop. Comprenant qu’il ne voulait  pas devenir une « araignée humaine » rampant « entre et dessous les tables, un chiffon à la main, humains fripés, léthargiques, pas rasés », -chose qui arriverait sûrement s’il se comportait avec honnêteté ( « comme Gandhi l’aurai fait, sans nul doute » [p 61] )-, le garçon demanda à sa grand-mère l’autorisation de prendre des cours de conduite. Cette dernière, qui prenait soin de la lignée d’une main de fer, arrangeait les mariages et redistribuait les salaires, le lui accorda. Munna devint donc conducteur.

Au service de M. Ashok, il découvrit les centres commerciaux et les « femmes peinturlurées » de Dehli, l’anglais et le whisky, les caprices des maîtres et les plaisirs des soumis… Comme tout bon chauffeur, il devint un intime de son employeur : il bandait en conduisant lorsque son maître était excité, mettait de la musique romantique lorsque ce dernier s’engueulait avec sa femme, et, à la fin de ses longues journées, lui massait les pieds. La Honda devint l’« œuf », le seul endroit dans lequel le jeune employé se sentait bien. Et pourtant… Balram n’arrivait pas à se satisfaire de sa vie de chauffeur, de la revente de carburant au noir et des cuisses de dames aperçues dans le rétroviseur… car, tout simplement, il n’était pas fait pour être serviteur…. Sans compter l’éclat de ce rouge qui le narguait, ce gros sac que M. Ashok trimbalait sans cesse, d’hôtels en villas, de politiciens en ministres…

 Son ascension des « Ténèbres » à la « Lumière », Balram la raconte dans une lettre au Premier ministre chinois, Wen Jiabao. Ce dernier doit justement se rendre en visite officielle dans le Bangalore, le paradis high-tech indien, pour y rencontrer des « entrepreneurs ». Or, qui donc est mieux placé que Balram pour faire savoir au ministre la réalité de l’entreprenariat indien ; pour lui raconter l’Inde telle qu’elle est, démocratique et double, peuplée de riches bien gras et de mendiants culs-de-jatte ; pour évoquer un pays millénaire dans lequel les castes n’ont été abolies qu’en théorie ? 

Afin de souligner assez subtilement toutes ces contradictions, il fallait l’humour d’un garçon rusé, Munna, et la plume d’un grand écrivain, Adiga… A lire.  

“« Tu as touché ton œil avec ton doigt, n’est-ce pas ?

 - Hey, oui monsieur.

- Pinky, tu n’as pas remarqué ce temple ? » M. Ashok désigna une haute structure conique peinte de serpents entrelacés que nous venions de dépasser. « Et le chauffeur a… » Il me toucha l’épaule. « Quel est ton nom déjà ?

- Balram

- Et bien, Balram, ici présent, a touché son œil en signe de respect Pinky. Les villageaois sont très religieux dans les Ténèbres. »

Comme apparemment cela les avait impressionnés, j’attendis un peu puis me touchai de nouveau l’œil avec un doigt. » (p 98).”

Le livre a reçu le Booker Price le 14 octobre dernier.

 Le Tigre Blanc, d’Aravind Adiga, Buchet Chastel, Septembre 2008, 320 p, 22 euros.

 

Le Tigre Blanc